QUAND JÉSUS EUT DOUZE ANS
SAINT ÆLRED DE RIEVAULX
Le recouvrement au temple : union de
l'action et de la contemplation.
SC 60 p.139 §30-31
Mais tandis que l'âme
sainte s'attarde en ces délices, la mère s'afflige ainsi que le père nourricier.
Ils se lamentent de concert et partent a la recherche. Quand enfin ils ont trouvé celui qu'ils cherchaient,
ils lui adressent de doux reproches
et le ramènent à Nazareth.
Cela s'applique excellemment
aux hommes spirituels qui ont reçu en dépôt la dispensation de la parole de Dieu bit le soin des âmes. Ainsi donc,
j'appellerai de préférence notre
nourricier, l'Esprit Saint ; et qui mieux que là charité mérite le nom
de mère ? L'Esprit Saint et la charité nous
réchauffent et nous meuvent, ils nous rassasient et nous nourrissent, et, du lait du double amour de Dieu et du prochain, ils nous réconfortent. Ils
nous maintiennent et nous soutiennent dans les saints exercices, comme en un Nazareth ; ils nous consolent dans la
tristesse, nous conseillent dans le
doute, nous raniment dans la fatigue
; ils guérissent les cœurs broyés et pansent leurs blessures. C'est avec leur appui que nous passons
de Nazareth à Jérusalem, du labeur,
au loisir, du fruit de l'action méritoire
aux secrets de la contemplation. Ils nous prescrivent, au nom de la loi
éternelle, de ne pas négliger entièrement,
pour le soin du prochain, la contemplation de Dieu, et, inversement, de
ne pas omettre d'assister le prochain par
attachement aux délices de la contemplation. Aussi est-ce à bon droit
que la charité fraternelle se plaint de nous, si nous accordons à la quiétude
plus qu'il ne convient, et qu'elle n'agrée
point notre séjour en Jérusalem, quand elle devine que notre inactivité
prolongée menace de causer la perte de ceux qu'elle voit confiés à notre sollicitude. Souvent en effet, il
nous arrive de nous appliquer à des méditations intimes ou à des prières
privées, en laissant de côté toute activité, et nous nous attardons au milieu
de nos délices. Mais si nos subordonnés risquent d'en souffrir, soudain —
assurément par l'opération de l'Esprit et l'inspiration de la charité — le
souvenir des faibles nous revient à la pensée : nous songeons que tel affligé attend qu'un cœur de père vienne le Consoler ; qu'un autre, dans l'épreuve, guette
le moment où son père, se montrant en public, lui apportera par sa
parole quelque réconfort ; que celui-ci, troublé par les aiguillons de la
colère, ne trouve pas où rejeter, par un aveu salutaire, le poison qu'il
fabrique, et va murmurer contre son supérieur ; que celui-là, vaincu par
l'esprit d'acédie, court à droite et à gauche, à la recherche d'un confident, d'un conseiller.
Lorsqu'un semblable appel, venu du cœur de nos
frères, monte en nous, nous croyons ouïr notre mère la charité nous blâmer en
ces termes : Fils, pourquoi nous as-tu
fait cela ? Moi et ton père, angoissés, nous te cherchions. Et nous
n'avons pas tort de dire que l'Esprit Saint ou la charité, dans les âmes saintes quoique encore imparfaites, s'afflige
et se plaint, puisque l'Esprit lui-même intercède en notre faveur par des gémissements inénarrables, accoutumé
qu'il est à parler et à s'attrister et à opérer semblablement dans les âmes
saintes.
Que si l'amour de la quiétude murmure contre les
nécessités de cette sorte et s'écrie : Ne faut-il pas que je sois aux choses de mon Père ? c'est le sentiment qui parle ; .mais la raison, elle, considère que le Christ
est mort pour que celui qui vit ne
vive pas pour soi-même, et « il descend avec eux et leur est soumis ». Il
descend avec sécurité, celui qui descend avec un tel nourricier et une telle
mère. … C'est avec joie que je me soumettrais à de tels maîtres ; avec
joie, j'inclinerais les épaules sous le fardeau dont ils me chargeraient ;
avec joie, je recevrais le joug qu'ils m'imposeraient, sachant bien que leur
joug est doux et leur fardeau léger.