TROISIÈME COURS DE FORMATION MONASTIQUE
Collège International Saint Bernard

Du lundi 1er au samedi 27 septembre 2003

 

Homélie d'ouverture

Discours d'ouverture

Homélie du 18 septembre

Discours de conclusion

HOMELIE DE LA MESSE INAUGURALE
CES TROIS ANNÉES FURENT-ELLES UN TEMPS DE CROISSANCE ?

Chers Frères et Sœurs,

Nous commençons le troisième cours et pouvons le faire avec un regard en arrière plein de reconnaissance, pour évaluer le chemin parcouru, le travail accompli durant les deux cours précédents et ainsi, grâce à une vision d'ensemble des années vécues au monastère, nous demander quelle a été notre formation monastique, et finalement, quelle a été notre réponse à ce que nous considérions comme un appel.

Au second Livre des Dialogues, nous lisons que saint Benoît eut une vision globale du monde, et saint Grégoire le Grand, que l'on considère comme l'auteur de cette biographie, commentant la vision avec son diacre Pierre, arrive à la conclusion suivante : A cette lumière extérieure qui brillait aux yeux correspondait une lumière intérieure dans l'âme qui montrait à l'âme du contemplatif combien toutes les choses d'en-bas étaient petites, une fois qu'elle avait été ravie vers les choses d'en-haut.

Pour certains d'entre nous aussi, terminer le Cours de Formation, c'est porter ce regard d'ensemble rétrospectif sur notre histoire, ce qui peut nous porter parfois à relativiser, non sans effroi, bien des choses – et même parfois à les renier – pour ensuite, avec une nouvelle lumière intérieure dans l'esprit, élever l'âme qui nous montre combien petites étaient, et sont, tant de choses que nous avons considéré pendant des années comme fondamentales dans notre vie, ou même dont nous avions fait un absolu, alors qu'en réalité c'était peut-être décadent : en effet, il est dit que, en général, on ne persévère dans la vie monastique ni pour certains motifs qui nous ont fait entrer au monastère, ni pour les personnes qui nous ont accompagné.

L'entrée dans le troisième millénaire, avec la consigne du Saint Père duc in altum pour commencer une nouvelle évangélisation, s'est concrétisée pour nous avec le commencement des Cours de Formation Monastique, c'est-à-dire l'occasion de réfléchir, avant tout nous-mêmes, sur l'identité de l'Ordre et par conséquent aussi sur notre identité monastique, et pouvoir ensuite l'annoncer – c'est l'évangélisation qui nous est propre – à ceux qui frappent à la porte des monastères, leur redisant, et à nous-mêmes, ce qui nous a été transmis.

En effet, au Chapitre Général de l'an 2000, le premier composé d'abbés et abbesses, délégués et déléguées, était appliqué, précisément pendant l'année sainte, le n°78 de la Déclaration du Chapitre Général (1968-69) sur les principaux éléments de la vie cistercienne aujourd'hui qui dit ceci : Les moniales de notre Ordre ne constituent pas un "second ordre" à côté du "premier" (formé de moines), mais appartiennent en tout au même Ordre de Cîteaux. Les monastères de moniales sont véritablement des monastères "sui juris" (autonomes), même si sur le plan juridique ils dépendent en plusieurs points du Père Immédiat ou de l'Evêque. En outre, beaucoup d'entre eux sont membres de nos Congrégations et usent de lois semblables à celles des moines. C'est pourquoi il est indubitable qu'il faut promouvoir, d'une manière efficace et constante, et cependant avec précaution, la participation des moniales dans les décisions qui touchent à leur vie et même dans les sujets relatifs à leur Congrégation propre ou à l'Ordre entier. De même, dans les Constitutions de l'Ordre : Tout ce qui, dans les présentes Constitutions, est dit des monastères de moines, ou des moines eux-mêmes, s'applique aussi aux monastères de moniales et aux moniales, à moins qu'on ne dise expressément le contraire, ou que ce ne soit évident par la nature même des choses traitées.

C'est pour cela que, durant les trente-cinq ans qui se sont écoulés depuis la conclusion du Concile Vatican II, qui, avec son Décret Perfectae Caritatis, a promu la rénovation adaptée de la vie religieuse, l'Ordre, avec son Chapitre Général spécial (1968-69), y a fidèlement correspondu avec les documents cités ci-dessus et d'autres textes postérieurs. Maintenant, comme résultat de cette action et inspiration de l'Esprit Saint qui est la source première et la plus féconde de notre vie et a guidé les efforts de tous pour que soit promue d'une manière efficace et constante, et cependant avec précaution, la participation des moniales dans les décisions qui touchent à leur vie et même dans les sujets relatifs à leur Congrégation propre ou à l'Ordre entier, nous sommes parvenus au couronnement de la rénovation demandée par l'Église, avec la célébration, en l'an 2000, du Chapitre Général unique qui, avec l'adaptation préalable des textes cités à la nouvelle réalité découlant de la présence des abbesses et moniales avec les abbés et moines, a relu et approuvé les documents porteurs de notre identité, leur donnant ainsi une nouvelle force et auto-affirmation, et que vous avez reçu avec reconnaissance et intérêt.

Effectivement, on y trouve les principes évangéliques et théologiques de la vie cistercienne, son union avec l'Église ainsi que ses valeurs fondamentales, non seulement dans la Règle de Saint Benoît et les Constitutions de chaque Congrégation, mais aussi dans la Déclaration du Chapitre Général sur la vie cistercienne aujourd'hui, et c'est pour cela que vous les avez étudiés comme matière principale de ces cours, et que vous les avez même édités dans vos langues respectives dans le livre Pour mieux connaître l'Ordre Cistercien.

Ce triennium a été un temps de grâce et votre effort pour y correspondre s'est concrétisé dans les différents travaux que vous avez réalisé et qui seront les instruments pour exposer l'identité de l'Ordre Cistercien aux candidats qui devront recevoir la formation initiale comme préparation à la formation permanente, les deux étant inséparables, durant tout le progrès dans la vie religieuse et dans la foi, dans lequel on finit par courir, le cœur dilaté, dans la voie des commandements de Dieu, avec la douceur ineffable de l'amour.

Cela même que vous avez reçu est entré en moi tandis que je traduisais les textes ou que je les expliquais dans les noviciats, diffusant et aimant ces textes en même temps que je recevais d'eux la lumière pour ma route, quand je devais éclairer les autres alors même que je me trouvais dans les ténèbres. Bien sûr, j'ai reçu la même illumination que vous, mais je l'ai reçue alors que je me trouve dans la dernière ligne droite, tandis que vous êtes encore à l'aube de votre pèlerinage. Vous avez cet avantage sur moi, et je peux seulement me réjouir de votre accroissement en voyant l'œuvre que Dieu réalise en vous par l'Esprit-Saint, car il faut que vous grandissiez et que je diminue, ce qui est beaucoup plus, et une grande bénédiction. J'ose même appeler précoce cette œuvre de Dieu en vous, si je la compare avec ma propre histoire, parce que je ne peux même pas dire de moi que le Seigneur daignera manifester dans son serviteur, purifié de ses défauts et de ses péchés, grâce à l'Esprit-Saint, cet amour de Dieu, qui, devenu parfait [achevé], bannit la crainte. Grâce à cet amour, il accomplira sans peine, comme naturellement et par habitude, ce qu'auparavant il n'observait qu'avec frayeur. Il n'agira plus sous la menace de l'enfer, mais par amour du Christ, par l'accoutumance même du bien et par l'attrait des vertus.

Sans doute, pour consoler cette pauvreté personnelle, il me reste quelque chose comme cette seconde bénédiction qu'Isaac put donner à son fils Esaü qui, triste et presque désespéré d'avoir été supplanté par son frère Jacob dans son droit d'aînesse, demandait à son père : "N'as-tu qu'une seule bénédiction, mon père ?" à quoi Isaac répondit : " Vois, hors du gras terroir sera ton habitat et loin de la rosée qui est au ciel. De ton épée tu vivras et tu serviras ton frère mais, quand tu t'affranchiras, tu secoueras son joug de dessus ton cou." ce dont je crois trouver ainsi l'équivalent, dans le langage de la Règle : avoir chaque jour la menace de la mort devant les yeux, craindre le jour du jugement, redouter l'enfer, désirer la vie éternelle de toute l'ardeur de l'esprit, mettre en Dieu son espérance, et, par dessus tout, ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. Tel est l'accroissement et la bénédiction à laquelle je dois me conformer pour ma consolation, ce qui d'ailleurs n'est pas loin de : puisque nous croyons que Jésus est mort et qu'il est ressuscité, de même Dieu emmènera avec lui ceux qui se sont endormis en Jésus c'est à dire ceux qui ont cru en Lui, comme nous l'avons écouté dans la lecture de l'épître d'aujourd'hui, puisqu'Il est devenu pour tous ceux qui l'imitent cause de salut éternel.

Nous terminons le Triennium, mais nous savons que cette fin est le commencement d'une nouvelle étape pour votre vie personnelle ; c'est une nouvelle étape pour celle de votre monastère, et j'ose dire que cela l'est aussi pour l'Ordre. Pour vous, quelque chose a changé dans votre vision de l'Ordre, dans votre vie chrétienne et monastique, parce que ce que vous avez reçu, vous allez le transmettre par vos paroles et vos actes : Celui qui accepte le nom d'abbé doit donc gouverner ses disciples par un double enseignement, c'est-à-dire leur montrer tout ce qui est bon et saint par des actes plus encore que par des paroles. Aux disciples réceptifs, il enseignera par ses paroles les commandements du Seigneur ; aux cœurs durs et aux simples, il les fera voir par son exemple. Il faut que ce double enseignement recommandé à l'abbé soit le moteur du changement que vous devez promouvoir, et qui a été pour moi de trouver finalement – et bien tard – la sérénité dans la découverte de la vérité de notre identité, dépouillée de "certains gestes, comportements et fioritures", c'est-à-dire libérée des incrustations de tout folklore monastique : "Je t'ai aimée bien tard, Beauté [Vérité et Bonté], je t'ai aimée bien tard ! Mais voilà : tu étais au-dedans de moi quand j'étais au-dehors, et c'est dehors que je te cherchais… Tu étais avec moi, et je n'étais pas avec toi… Tu m'as appelé, tu as crié, tu as vaincu ma surdité", et Augustin, auteur de cette belle confession, est de ces Pères catholiques de doctrine sûre – et consolante – desquels parle saint Benoît et qu'il cite de manière implicite dans sa Règle. C'est, en résumé, découvrir finalement, et non sans rougir en confessant cette lenteur, ce qu'est ne rien préférer au Christ, qui est l'incarnation du Royaume de Dieu, c'est-à-dire tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l'approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, ce à quoi nous pouvons ajouter les principes corrélatifs de dignité de la personne et de solidarité, et aussi ceux de subsidiarité et de pluralisme légitime au sein de l'indispensable unité. c'est-à-dire l'application à notre vie des principes chrétiens de législation et de gouvernement.

Nous ne parviendrons pas à une croissance convaincante dans notre maturité humaine, chrétienne et monastique si nous ne clarifions pas notre connaissance de l'identité de l'Ordre Cistercien qui souffrit de grands dommages au XVIe s., à cause de la Réforme Luthérienne et de ses conséquences, mais au XVIIe s., il commença à fleurir de nouveau en de nombreuses régions. A cette époque, les Abbayes qui, en acceptant des charges pastorales ou enseignantes, prirent part aux devoirs et aux soucis des Églises locales, s'efforcèrent d'adapter leur vie à ces obligations en grande partie nouvelles. Cependant la Révolution Française, le joséphisme et les sécularisations qui suivirent rapidement ailleurs, détruisirent non seulement la plupart des monastères, mais aussi et radicalement l'organisation de l'Ordre.

Une fois Cîteaux supprimé, comme l'Ordre n'avait pas de Constitutions aptes à surmonter les difficultés, et était dans l'impossibilité de convoquer un Chapitre Général, l'ancien droit constitutionnel de l'Ordre fut profondément transformé. A la mort de l'Abbé de Cîteaux, le Saint-Siège, se trouvant lui-même en grande difficulté, put prendre des mesures pour l'Ordre seulement d'une manière provisoire. Mais Pie VII, revenant à Rome après sa captivité par Napoléon, institua aussitôt un chef pour l'Ordre, qui fut dès lors, et jusqu'en 1880, l'Abbé Président de la Congrégation de S. Bernard en Italie. Cependant la juridiction de cet Abbé Président Général se limitait quasi uniquement à la confirmation des Abbés nouvellement élus de la Stricte Observance, mais cela se fit de cette manière pour que l'unité de l'Ordre soit conservée.

Quand en 1834, la première Congrégation de la Trappe fut érigée, il était clairement dit que cette Congrégation était sous la juridiction de l'Abbé Général.

Les efforts pour convoquer un Chapitre Général de tous les Abbés ne réussirent pas ; ce fut ainsi que le premier Chapitre Général après la Révolution Française ne fut réuni qu'en 1880, et ses membres furent déterminés par le Saint-Siège.

En 1892, durant le Chapitre de l'union des trois Congrégations de la Stricte Observance, les Pères Capitulants constituèrent librement un Ordre autonome, l'Ordre des Cisterciens Réformés de la Trappe. Léon XIII, vu l'impossibilité de réunir les deux Ordres, parla en 1902 de Famille Cistercienne, en concédant à l'Ordre des Cisterciens Réformés tous les privilèges de l'Ordre de Cîteaux. Ceci est le résumé de notre identité que nous a donné le Chapitre Général et que nous avons pris comme point de départ.

En effet, la Déclaration du Chapitre Général sur les principaux éléments de la vie cistercienne actuelle, qui, depuis la révision et la nouvelle approbation faite par le Chapitre Général de l'an 2000, s'appelle La vie cistercienne aujourd'hui, est de grande importance pour ce processus, puisque c'est en elle qu'on trouve les principes évangéliques et théologiques de la vie cistercienne et, son union avec l'Église, comme nous l'avons dit en citant l'article 3 des Constitutions de l'Ordre,et, si nous ajoutons à cela le fait que les monastères de moniales constituent un seul Ordre avec les monastères de moines, comme nous l'avons cité ci-dessus, alors notre cœur trouvera le repos, parce que la vérité ne lui fera pas défaut, et c'est seulement à partir d'elle, c'est-à-dire de la connaissance des faits fondée sur les documents, qu'il sera possible de dialoguer avec toute la Famille Cistercienne, c'est-à-dire avec l'évidence en mains et en sachant ce qui est arrivé en 1868, 1880, 1892 et 1898, en 1900 et dans les Chapitres Généraux suivants. En aucune manière on ne peut partir de l'ignorance de l'histoire, c'est-à-dire : sans la mémoire du passé, qui est partie intégrante de la prudence pour le futur, on ne peut clarifier l'identité de l'Ordre. Sans l'évidence des documents, on peut seulement tenter de dessiner un succédané, apparemment convaincant, de ce qui a existé à partir de la suppression de Cîteaux, en croyant qu'avec cela nous pourrons retrouver l'unité rompue, mais nous n'arriverons pas à une connaissance convaincante capable de susciter l'enthousiasme.

La péricope de l'Évangile d'aujourd'hui cite le passage suivant, du prophète Isaïe : L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le seigneur m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu'ils sont libres, et aux aveugles qu'ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordés par le Seigneur. Je ne peux m'approprier littéralement ce fragment, mais nous pouvons cependant le comparer avec notre situation d'aveugles illuminés, de captifs de l'ignorance libérés de leur insécurité et, réconciliés avec nous-mêmes et amnistiés par notre conscience illuminée par la vérité, nous pouvons porter la Bonne Nouvelle à ceux qui frappent à la porte du monastère ; en effet, ils commenceront, pour leur initiation, dans une nouvelle situation, grâce à Dieu très différente de ce qu'elle fut à notre époque – tant pour l'Église que pour l'Ordre – puisque nous voulons, convaincus par ce que nous avons enfin appris, répondre à la vocation au service et au duc in altum, conscients que l'Ordre Cistercien, comme partie vivante et utile de l'Église vivante, doit et désire avec empressement comprendre les projets et initiatives de cette dernière, et les soutenir de toutes ses forces et possibilités.

Dom Maur Esteva, Abbé Général

1er septembre 2003

 

DISCOURS D'OUVERTURE

Chers Frères et Sœurs,

En ce discours d'ouverture du IIIe Cours de Formation Monastique, qui pour la majorité des participants est le dernier cours du Triennium, alors que pour d'autres c'est le second, et même pour certains le premier, je me demande quels aspects de ce nouveau commencement je dois mettre en relief.

Chacun des étudiants a, sans aucun doute, quelque chose à dire sur l'expérience de sa participation, mais je crois que, au-delà de la surprise qu'a été pour tous le fait de voir réalisé un désir de beaucoup, il y a le fait que chacun ressent les Cours de Formation comme son œuvre, y compris les professeurs. Ils nous ont donné les connaissances qu'ils avaient acquises, avec la conviction qu'ils devaient les transmettre pour donner une bonne initiation à leurs frères, donnant même ce que peut-être ils n'avaient pas reçu à l'époque de leur formation et s'employant maintenant à ce que les autres le reçoivent ; avec cela, ils ont changé beaucoup de choses dans votre vie et celle de vos monastères. Vous-mêmes, en vous consacrant au projet de formation monastique, comme élèves et pionniers, vous avez ouvert une brèche qui, si Dieu le veut, pourra être suivi par beaucoup de moines et de moniales qui sont la continuité de la vie chrétienne dans votre monastère.

L'effort efficace pour cataloguer l'ACGOC a mis à la disposition de tous ce fond de documentation pour la recherche sur l'histoire des monastères et de l'Ordre. Les protocoles et allegata des Chapitres Généraux, des Définitoires et des Synodes, avec les interventions des capitulants, définiteurs et membres du Synode, de même que les questionnaires qui précédèrent le Chapitre Général spécial de 1968-69, ainsi que les lettres des Abbés Généraux, offrent la possibilité d'étudier thèmes et aspects, périodes, personnes, doctrine et, avec les matériaux recueillis, d'élaborer un travail écrit, comme résultat de votre participation aux Cours.

Tout cela est votre œuvre et fait la satisfaction des professeurs et de tous ceux qui, au Collège, ont préparé les cours. Sans leur initiative, sans leur travail caché et dévoué, comme l'a été le vôtre, rien n'aurait été possible de ce que nous voyons et touchons.

Nous constatons également un progrès dans le choix des matières pour chaque cours, ce qui, à la fin, nous a permis de mettre au point le curriculum d’un Triennium avec les disciplines de base pour une formation adaptée aux personnes qui choisissent la vie monastique au XXIe siècle.

Ce cours, le dernier pour certains, peut donner à tous un résultat plus fécond et tangible. Les deux premières années, vous avez compilé les matériaux, faisant l'inventaire, mettant en ordre, cataloguant et informatisant les Archives et la Bibliothèque de la Curie Généralice de l'Ordre Cistercien. Maintenant, vous pourrez élaborer une étude dont vous laisserez une copie à la Bibliothèque du Collège, qui fera sa gloire et sa fierté, en même temps qu'un hommage aux membres du Chapitre Général de 1927, qui créèrent le Collège Saint Bernard de Rome "pour la promotion des études dans l'Ordre"¸ comme on le voit dans la seconde session tenue le 31 juillet. Déjà en 1914, le Procureur P. Ernest Szeghy, dans une lettre datée du 5 février, adressée à l'Abbé de Wilhering, Président de la Congrégation d'Autriche, a fait, entre autres, la proposition suivante : La Maison Généralice doit posséder un Collège, dans lequel, si possible, toutes les Provinces de l'Ordre soient représentées par l'un ou l'autre de leurs moines se préparant au sacerdoce, qui fassent leurs études dans une des Universités de Rome, et qui, par la vie commune, connaissent de plus près leurs Frères d'autres nationalités de l'Ordre et soient formés dans l'esprit de l'Ordre à la Maison Généralice. [1]

Vous avez appris comment était  gouverné Cîteaux et les maisons qu'elle avait fondées ; vous savez qu'en 1098, personne n'avait l'intention de fonder un Ordre au sens moderne que nous donnons à cette parole ; vous connaissez la constitution selon laquelle étaient gouvernées les communautés, et comment naquirent les Congrégations ; vous avez également pris connaissance de ce qui arriva avec la Réforme protestante et quelle fut l'issue de cette grande crise ; vous avez de plus appris qu'il y eut une renaissance ; vous savez encore quand eut lieu le dernier Chapitre Général avant la Révolution française et que celle-ci impliqua la destruction de Cîteaux et par conséquent la vacuité du pouvoir à la mort de son dernier abbé, dont les compétences furent transmises par décret du Saint Siège aux Abbés Présidents des Congrégations jusqu'à la nomination d'un Président Général en 1814 ; vous vous êtes aussi intéressés à la réunion (qui ne fut pas un Chapitre Général) des Abbés belges et autrichiens en 1869, et vous n'ignorez pas que ce fut le Saint Siège qui, en 1880, convoqua le premier Chapitre Général depuis la Révolution française, Chapitre qui élu un Abbé Général ; les différents Chapitres Généraux réunis après la Révolution française n'ont pas échappé à votre curiosité : 1891, 1892 (extraordinaire), 1897, 1900 (qui élabora de nouvelles constitutions) ; et de même ce qui arrivé en 1892 et 1898 n'est pas passé inaperçu pour vous : la création d'un nouvel Ordre, celui de la Stricte Observance ; puis il y eut le cinquième Chapitre Général en 1905, le sixième en 1910 ; vous avez remarqué qu'il ne fut pas possible de réunir celui de 1915 à cause de la Ie Guerre Mondiale, et que celui de 1920 fut le septième ; qu'en 1925 se tint le huitième Chapitre Général pour élaborer de nouvelles Constitutions après la promulgation du CIC en 1917 ; qu'en 1927, ce fut un Chapitre Général extraordinaire, puis en 1930 le dixième et en 1933 le onzième qui élabora de nouvelles Constitutions ; qu'en 1950 se réunit le douzième, après un intervalle de 17 ans à cause de la situation politique et de la IIe Guerre Mondiale ; qu'en 1953 ce fut un Chapitre Général extraordinaire, le treizième depuis la Révolution française ; que le quatorzième, en 1958, et le quinzième, en 1963, furent ordinaires, et que le Chapitre Général spécial après le Concile Vatican II se tint en 1968-69 et fut le seizième après la Révolution française. Le dix-septième, ordinaire, eut lieu en 1974, le suivant en 1980, et le dix-neuvième en 1985. Celui de 1990 fut le vingtième, celui de 1995 le vingt-et-unième, et enfin, le Chapitre Général ordinaire de 2000 fut le vingt-deuxième et le premier Chapitre Général unique composé d'abbés et abbesses, délégués et déléguées.

L'Histoire de la Curie Généralice, la Déclaration sur la vie cistercienne aujourd'hui, les Constitutions de l'Ordre Cistercien, l'Histoire du Droit Constitutionnel Cistercien sont l'œuvre de notre pionnier en matière de connaissance de l'Histoire de l'Ordre, lui qui fut membre du Chapitre Général dès 1958 et professeur à l'Athénée Pontifical Saint Anselme, qui vous a personnellement précédés et que vous avez eu la chance d'avoir comme professeur pour votre initiation. Comme nous le lisons sur son blason abbatial, Præibis parare viam Domino, il a marché en avant de vous pour préparer le chemin au Seigneur présent dans les frères, et il a pu vous transmettre son travail et vous remplir de la joie d'apprendre et des grandes valeurs que comporte en soi le travail scientifique, c'est-à-dire : la fidélité à l'égard de la vérité, le sens de la solidarité qui naît de la nécessité de travailler à plusieurs, une conscience chaque jour plus vive de la responsabilité, etc.[2] A lui et à ceux qui vous ont accompagné sur votre chemin pendant trois cours[3], de même qu'à vous qui les avez fidèlement suivis, nous manifestons la reconnaissance de tout l'Ordre et le souhait d'un travail fécond.

En disant cela, j'ai mis en relief l'aspect des Cours de Formation Monastique : donner à tous les formateurs cette opportunité de recevoir les informations nécessaires pour leurs connaissances doctrinales, mais je désire aussi mettre en relief les conséquences  de certains articles de la Ratio Institutionis[4]

La formation des profès temporaires

25.

§1        Le Maître des profès temporaires est un profès solennel qui, par des avertissements et des exhortations faits à propos, forme leurs âmes à la vie et aux vertus monastiques et a le gouvernement de l'ensemble des profès temporaires dans les limites fixées avec prudence par l'Abbé.

§2        Le Maître des profès temporaires est doué de prudence, de charité et des autres qualités requises afin d'être à même, par sa vertu, sa doc­trine, son expérience, son zèle pour le salut des âmes et son habileté, de poursuivre et de parfaire l'œuvre de la formation monastique selon l'âge des jeunes, leur maturité, leur niveau etc., avec le secours de la grâce de Dieu.

26.

La charge de Maître des profès temporaires s'accommode sans difficulté du cumul avec n'importe quel autre office, pourvu qu'un temps suffisant soit ac­cordé afin de bien accomplir chacun des offices.

27.

Après la première profession, la formation de tous les membres s'ac­complit en menant plus pleinement la vie propre de l'institut et en s'at­tachant davantage à poursuivre sa mission, à condition que pendant cette période de formation, des normes propres soient données dans le Programme de formation de chaque Congrégation ou monastère.

28.

Que le cycle de formation de la première profession jusqu'à la profes­sion solennelle soit réalisé avec zèle, même s'il peut être fait de diver­ses manières. Le monastère lui-même est l'école du service du Sei­gneur, et la communauté est formatrice par l'accomplissement fidèle du devoir de l'observance et la vie fraternelle en communauté.

Ainsi donc, pour être formateur, il n'est pas précisé, comme on vient de le voir, qu’on doit être en possession d'un certificat assurant qu'on a suivi les cours de l'Institut Monastique, puisque la mission du formateur comprend principalement tout ce qu'énumère l'art.25 §1 et 2, en plus de donner à soi-même et aux autres (surtout aux autres) l'information que vous avez reçu en ces cours de Formation Monastique,.

Sans aucun doute, nous ne devons ni ne pouvons oublier que l'Évangile n'est pas conforme à la nature. Nous avons de belles formules liturgiques pour la vêture, la profession etc., mais l'homme demeure comme il était auparavant, toujours le même. La seule chose qu'on peut changer est l'attitude devant sa croix personnelle, son péché capital etc., mais la croix demeure la même, c'est-à-dire qu'on est chrétien à l'extérieur, souvent avec bonne volonté de l'être, mais à l'intérieur… nous sommes de pauvres forces qui n'ont pas été mises à l'épreuve, parce que nous ne nous sommes pas trouvés dans les conditions qui nous auraient précipité à terre et auraient changé notre parcours. C'est-à-dire, il ne s'est pas trouvé cette occasion ou cette personne fatale qui a entonné son chant de sirène, ni ces circonstances favorables qui auraient irrésistiblement changé notre vie.

Il faut méditer ce passage de la Règle de saint Benoît : Après avoir gravi tous ces degrés d'humilité, le moine parviendra bientôt à cet amour de Dieu, qui, devenu parfait, bannit la crainte. Grâce à cet amour, il accomplira sans peine, comme naturellement et par habitude, ce qu'auparavant il n'observait qu'avec frayeur. Il n'agira plus sous la menace de l'enfer, mais par amour du Christ, par l'accoutumance même du bien et par l'attrait des vertus. Voilà ce que le Seigneur daignera manifester dans son serviteur, purifié de ses défauts et de ses péchés, grâce à l'Esprit-Saint[5], mais ce sera après cette vie et, si nous disons qu'il l'accomplira COMME naturellement et par habitude, la forme comparative et conditionnelle veut dire qu'en fait ce n'est ni naturel, ni par habitude.

Nous avons entendu dire que la religion était une affaire d'enfants et de vieux, que les jeunes et les adultes ne fréquentaient pas l'église. De la même manière, les novices ont l'air saint mais ne le sont pas, les jeunes moines n'en ont pas l'air et de fait ne le sont pas, et les anciens n'en ont pas l'air, bien qu'en fait ils le soient. Il faut passer par la corde raide de la jeunesse qui nous fait supplier : Ne te souviens pas, Seigneur, des égarements de ma jeunesse[6], sans dire en aucune manière : Ma faute est trop grande pour être pardonnée[7]. Il avait raison, celui qui disait cela, s’il n'était pas parmi les membres du Christ, et si les mérites du Christ ne le concernaient pas ; il n'avait pas le droit de les revendiquer à son bénéfice, comme un membre peut dire siens les biens du chef. (…) Tout mon mérite, c'est donc la pitié du Seigneur, et je n'en manquerai pas, tant que Dieu ne sera pas dépourvu de miséricorde. Si les grâces de Dieu se multiplient, mes mérites seront nombreux. Mais qu'arrivera-t-il, si j'ai à me reprocher quantité de fautes ? Là où le péché abonde, la grâce surabonde. Et si la miséricorde du Seigneur est éternelle, je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. Sa bonté et sa justice, non pas la mienne ; je n'en ai pas d'autre que la  sienne, puisque Dieu a fait de lui ma justification[8].

Saint Bernard, de la mort duquel nous fêtons le 850e anniversaire, commentait sans aucun doute à sa communauté le "ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu"[9] et pour le fragment de sermon cité ci-dessus, il a bu en saint Paul tout comme le fit Luther, qui l'appelle Père Bernard[10].

Je ne sais si l'attitude décrite par saint Bernard doit précéder les Cours de Formation Monastique, mais je sais qu'elle doit en être le résultat, ainsi que des années passées dans le monastère[11], vivant perducatum Evangelii come nous le propose la Règle de saint Benoît dont nous avons fait profession[12]. Peut-être, en ce moment, est-ce prématuré de vous proposer l'attitude résignée décrite par saint Bernard, vous qui aspirez aux plus hautes cimes de la doctrine et des vertus[13], cependant cette doctrine réaliste est un objectif de la formation initiale et permanente pour arriver à se maintenir en paix et silence comme un petit enfant contre sa mère[14], sans nous fier aux espérances mensongères[15], et désirant la vie éternelle de toute l'ardeur de notre âme[16], confiant dans les paroles que le Seigneur prononça après le désastre du déluge : "Je ne maudirai plus la terre, à cause de l'homme, parce que les pensées du cœur de l'homme sont inclinées au mal dès l'enfance; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l'ai fait."[17] Ainsi donc, Dieu a pitié de cet état de l'homme incliné au mal dès l'enfance, c'est-à-dire, de son impuissance due à ce défaut de fabrication[18] – pour ainsi dire – et il étend sa miséricorde à toute la création, œuvre de ses mains, soumise à la domination de l'homme, fait à l'image et à la ressemblance du Créateur qui connaît l'inclination de son cœur et qui, à cause de cela, a pitié de lui et de tout être vivant. Saint Augustin, qui est pour saint Benoît l'un des saints Pères catholiques[19], a expérimenté ce qui le fait s'exclamer : Celui qui pense être debout, qu'il prenne garde de ne pas tomber ![20] et encore : Veille sur toi-même, car tu pourrais bien aussi être tenté[21], c'est-à-dire : Il n'est qu'un espoir, qu'une confiance, qu'une promesse sûre, ta miséricorde, Seigneur ![22]

Dom Maur Esteva, Abbé Général

Rome, 1er septembre 2003

 

[1]  Histoire de la Curie dans Pour mieux connaître l'Ordre Cistercien, p. 348.

[2]  La vie cistercienne aujourd'hui, n.74.

[3]  Dom Polycarpe Zakar et les autres professeurs des Cours de Formation Monastique.

[4]  Ratio institutionis, art.25-28.

[5]  Règle de saint Benoît, 7.67-70.

[6]  Ps. 24,7.

[7]  Gn. 4,13 dans la Vulgate. Ce serait l'attitude désespérée de Judas.

[8]  Saint Bernard, Super Cantica, sermon 61, 4-5.

[9]  RB, 4, 74.

[10] F.Posset, Pater Bernardus: Martin Luther and Bernard of Clairvaux, Cistercian Publications. Kalamazoo, Michigan – Spencer, Massachusetts 1999. Intéressante étude dans laquelle mon intuition "tardive" – une fois de plus j'arrive en retard – trouve confirmation avec des arguments convaincants. Entre autres, il y a une gravure qui représente le Christ cloué à la croix, embrassant Bernard et Luther qui se trouvent au pied de la croix comme on représente habituellement Jean et Marie, mais ici nous avons un nouvel "amplexus", pour les deux personnages.

[11] Ratio Institutionis art.33 : La formation spirituelle des élèves et leur formation doctrinale se­ront coordonnées harmonieusement et organisées de telle sorte que, chacun selon son tempérament, ils ac­quièrent, en même temps que la matu­rité humaine requise, l'esprit de l'Évangile et une étroite union avec le Christ.

[12] RB Prol. 21.

[13] RB. 73, 9.

[14] Ps. 131, 2.

[15] Cf. Ps. 4, 2.

[16] RB. 4, 46.

[17] Gn. 8, 21.

[18] Jérémie constatait : Le cœur de l'homme est compliqué et malade, et qui peut le connaître?. Je 17,9.

[19] RB 9, 8 et 73, 4.

[20] I Co. 10, 12.

[21] Ga. 6, 1.

[22] Saint Augustin, Confessions, X, 32

 

 

LES MOINES AUSSI MEURENT, MAIS QUAND, COMMENT, OU ET DE QUOI ?

Homélie pour l'anniversaire de la mort de nos parents, frères etc.

Quand j'étais jeune abbé, l'Archevêque de Tarragone de l'époque, ami du Monastère et des moines de Poblet, me raconta que lorsqu'il eut soixante ans, il lut un livre de Jacques Leclerc intitulé La joie de vieillir, qui, à ce moment-là, avait un réel impact chez les personnes qui expérimentaient dans leur existence la course du temps et pouvaient déjà regarder en arrière avec une certaine perspective.

Moi qui ai toujours grandi très lentement et qui, sous certains aspects, n'ai pas encore traversé l'adolescence, j'ai dans mes mains ce même livre, mais avec dix ans de plus que Monseigneur l'Archevêque lorsque lui-même se trouva confronté au troisième âge, ce qui m'arrive justement en cette année 2003, alors qu'une forte grippe m'a laissé hors service durant la visite canonique dans un monastère de New Jersey aux USA, et cette pensée que la vie est un voyage sans billet de retour m'a été présente avec les questions qui sont en en tête de cette méditation écrite à ce moment-là, pour la commémoraison des frères, parents, familiers et bienfaiteurs défunts de notre Ordre.

Les moines aussi meurent

Bien que durant de nombreuses années nous ayons récité le psaume 89, qui offre à notre esprit la pensée de la mort : Le temps de nos années, quelque soixante dix ans, quatre vingt, si la vigueur y est ; mais leur grand nombre n'est que peine et mécompte, car elles passent vite, et nous nous envolons[1], je n'avais cependant pas pensé au nombre de ceux qui vivent soixante-dix ans jusqu'à ce que je me trouve à New Jersey enfoui sous les couvertures avec des difficultés respiratoires, mais il est certain cependant que j'avais toujours relativisé les choses entreprises autour de moi à Poblet, elles représentent finalement des fatigues inutiles, car elles passent vite, et nous nous envolons[2]. Je m'étais rendu compte qu'elles n'étaient pas mes œuvres et c'est pourquoi je les ai relativisées, elles se faisaient parce qu'il y avait une communauté, qui, par sa présence, suscitait l'intérêt des institutions privées et publiques qui rendaient possible la réalisation de ces efforts inutiles dont parle le psaume. C'est pour cela que je peux dire : non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à ton nom donne la gloire[3], car ce qui a été fait, c’est parce que ceux qui le faisaient croyaient que c’était pour la maison du Seigneur, c'est-à-dire pour la communauté.

Poblet a été restauré, l'ensemble monastique médiéval le plus important de l'Europe selon Friederich van der Meer dans l'Atlas de l'Art Cistercien, et en 1991 Poblet a été déclaré patrimoine culturel de l'humanité par l'UNESCO, en plus de cela, la même tradition monastique qui s'y vit depuis le XIIème siècle y a été rétablie. Le monastère a été restauré et la Congrégation de la Couronne d'Aragon de l'Ordre Cistercien a de nouveau été restaurée, mais moi je n'y suis pour rien. Cela s'est fait tandis que j'y étais, mais ce n'est pas moi qui l'ai fait mais le Seigneur à travers ses fils les hommes.

Le premier Chapitre Général unique a été réuni, les documents qui transmettent l'identité de l'Ordre ont été publiés, les Cours de Formation Monastique ont été donnés, mais là non plus je n'ai rien fait, c'est bien plus Dieu qui a tout fait tandis que j'étais à la place que j'occupe et, précisément parce que cela n'est pas mon œuvre, je ne puis pas dire que finalement ce sont des fatigues inutiles, car elles passent vite, et nous nous envolons[4], mais je reste saisi devant les mirabilia Dei.

Cent ans ont passé depuis la destruction de Cîteaux jusqu'à l'érection de l'OCSO. Cent ans de vie de deux Ordres parallèles se sont écoulés, cent ans depuis la restauration de l'Abbaye de Cîteaux (1898–1998–2002) qui veut à tout prix et avec tous les artifices inimaginables, récupérer ce que fut l'ancien Cîteaux, ce qui reste démontré dans les deux citations incluses par surprise et avec un certain abus dans les documents pontificaux[5].

Les Cours de Formation Monastique ont été une tentative de travailler à la clarification de l'identité monastique de l'Ordre Cistercien, et le nombre de moines et de moniales qui y ont pris part est comme un signe que ces Cours ont réussi à répondre à une attente que nous étions en mesure de satisfaire, surtout après que le Chapitre Général ait réaffirmé le travail du Chapitre Général Spécial de 1968-69 requis par le Concile Vatican II.

Mes forces s'affaiblissent et j'arrive au temps de la retraite. J'ai travaillé sans défaillir et maintenant je dois laisser la place à d'autres qui ont force et enthousiasme pour continuer à partir de ce qui leur a été transmis, et j'espère qu'ils le feront sans vendre au rabais l'identité en échange d'avantages éphémères et apparents : peut-être pour obtenir pour leur monastère une présence sporadique de personnes supplémentaires ou même une fusion extinctive, qui en fin de compte ne servirait qu'à faire durer la lente agonie du monastère.

Au crépuscule de ma vie, il me reste uniquement la croix qui m'a accompagné avec son fardeau pénible, une croix que je n'ai pas toujours voulu reconnaître et que j'ai souvent fait porter aux autres, parce que je ne l'ai pas acceptée de bon gré, mais de force, ou parce que, peut-être, j'ai fait de la fumée pour ne pas la voir, créant des compensations humoristiques pour l'occulter. Il restera seulement la semence d'éternité qu'il y a au fond de chaque œuvre réalisée, c'est à dire, cette pointe de bien ou de mal qu'il y a en chacun de nos actes dignes de mérites ou de châtiments et je devrai rendre compte uniquement de cela. Par conséquent, quant aux Cours de Formation Monastique, aux discours, allocutions, homélies, commentaires à la Règle de Saint Benoît, seul sera valide en eux ce qui est semence d'éternité. La retraite est une nouvelle trêve que le Seigneur me concède car s'il prolonge comme une trêve les jours de notre vie, c'est pour l'amendement de nos péchés[6], et Jean aussi nous admoneste de la manière qui suit : Courez pendant que vous avez la lumière de la vie, de peur que les ténèbres de la mort ne vous saisissent[7], et le psaume 94, l'invitatoire, nous exhorte ainsi : Aujourd'hui si vous écoutez sa voix, n'endurcissez pas vos cœurs[8]

Quand, comment et de quoi mourrons-nous ?

 De quoi mourrai-je, je ne sais pas, ni quand le visage du Seigneur s’éclairera et que je serai sauvé[9], mais j'ai vu que les moines meurent d'accidents de la route, d'infarctus, de cancer, de la maladie d'Alzheimer et aussi de ce dont personne ne souhaite mourir, c'est à dire : de sombrer dans une tristesse excessive[10] et même d'autres choses que l'on garde encore plus cachées et inavouées.

 Ne nous trompons pas, réveillons-nous, (Réveille-toi Amérique ! Ai-je entendu aussi ces jours derniers), et souvenons-nous de ce que saint Benoît écrit dans le prologue de sa Règle : Levons-nous donc, enfin, l'Écriture nous y incite : L'heure est venue, dit-elle, de sortir de notre sommeil[11] et dans les instruments des bonnes œuvres il nous dit : Avoir chaque jour la menace de la mort devant les yeux[12] et craindre le jour du jugement[13].

 Réconfortés par le psaume soixante-dix : O Dieu ! tu m'as instruit dès ma jeunesse,   Et jusqu'à présent j'annonce tes merveilles. Ne m'abandonne pas, ô Dieu ! Même dans la blanche vieillesse[14], quand bien même nous nous trouverions avec les mains vides, nous ne devons jamais désespérer de la miséricorde de Dieu[15] qui est le seul espoir, la seule confiance, la seule promesse sûre[16], sans aucune peur du quand, comment et de quoi nous mourrons, parce que même si je marche dans un ravin d'ombre et de mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi; ton bâton, ton appui, voilà qui me rassure[17].

 Je ne cherche pas à ce que vous ressortiez du III Cours de Formation Monastique transformés en "homines no religiosi, non devoti", mais je n'ai pas non plus l'intention que vous recherchiez un "folklore monastique" fait de vêtements "monastiques" ou "non monastiques" ou de "poses monastiques", ou de ne pas manger, ni dormir, ou de rester dans le froid, etc. comme s'il s'agissait d'un concours de fakirisme, cela ne confère pas l'identité pour elle-même, bien au contraire, ma méfiance et ma crainte devant la "religiosité", le "déviotionnisme", le "piétisme" et le "folklore monastique" ou les "observances" se sont faits, heureusement, à chaque fois plus grandes. "Le fait que les israélites ne mentionneront jamais le nom de Dieu me donne beaucoup à penser et chaque jour je les comprends davantage " disait Dietrich Bonhoeffer[18], dont le mérite indiscutable, et de là son actualité permanente, est d'avoir eu l'intuition, et d'avoir prédit, la totale irréligiosité du monde à venir (Occident). Bonhoeffer, en 1944, prisonnier à Tegel, oublia son lendemain incertain et affronta, dans sérieuse analyse, l'avenir du christianisme et de l'homme. Il était profondément préoccupé par cette nouvelle forme qu'adopte l'athéisme moderne : Comment parler de Dieu dans le monde – se demandait-il – en marge de tout langage religieux, dans un monde sans l'hypothèse de travail "Dieu" ?"[19]

 Parce que Bonhoeffer a constaté que – dans la science, dans l'art, dans l'humain –Dieu perd du terrain chaque jour car nous le repoussons toujours plus au dehors de la vie, il est arrivé à cette conclusion : C'est Dieu même, devant lequel nous nous tenons constamment, qui se laisse refouler du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde et ainsi, à cause de cela, il est avec nous et il nous aide. Il ne nous aide pas par sa toute-puissance, mais par sa faiblesse et sa souffrance. C'est pourquoi le christianisme, et l'Église, trouveront Dieu seulement dans le service de la souffrance du monde[20].

 Initialement, Bonhoeffer ne se fit pas théologien par piété ou par un amour spécial de l'Église, mais plutôt en raison de sa quête théologique, qui est bien plus de caractère philosophico-culturel. Au commencement, on trouve en lui davantage d'intérêt pour Dieu que pour l'homme. Ensuite il passe par des étapes successives qui enrichissent et purifient sa personnalité humaine et chrétienne. Vient la lente approche de la Bible, de l'oraison, de la rencontre de Dieu dans l'autre. En définitive il se fait "chrétien". "Je crois savoir, dit-il, que j'obtiendrai la clarté intérieure seulement quand je me déciderai à prendre au sérieux le sermon sur la Montagne". Et il le prit au sérieux, sans gloses. Bonhoeffer se fit solidaire des fautes et des maux des hommes de son temps, il lutta et, comme fin logique de cette consécration, la prison arriva, puis la mort à 39 ans [21].

 Nous aussi, après notre difficile et long itinéraire, avec ses étapes successives de purification[22] et d’enrichissement, allant jusqu'à abandonner la "religiosité" et le "folklore monastique", dans notre tentative de nous faire chrétiens et dans notre nouvel effort pour arriver aussi à une lecture de la Règle de Saint Benoît "dans sa rectitude", c'est à dire, en rétablissant une harmonie entre prière communautaire, lecture et travail, – un des buts spécifiques pour la rénovation de la vie monastique, tant dans le premier Cîteaux que dans celui de notre époque – nous découvrons finalement maintenant, le programme chrétien simple présenté par saint Benoît : nous disposer à servir le Seigneur avec les talents (les qualités et dons toujours plus développés) qu'il a mis en nous[23].

  Cela nous engage à vivre sous la conduite de l'Évangile, per ducatum Evangelii[24], et à ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu[25], accompagnés dans l'utilisation des instruments des bonnes œuvres par Saint Bernard, très proche d'Augustin qui dans ses Confessions, écrit : Il n'est qu'un espoir, qu'une confiance, qu'une promesse sûre, Ta miséricorde Seigneur[26] ; mais Bernard – plus adapté à l'époque présente que ne le sont les arguments allégués par les cisterciens dans la guerre des observances[27] – nous dit avec audace que : La miséricorde est certes un sentiment qui n'est pas contrôlé par la volonté, ni soumis à la raison, étant donné qu'on ne l'attire pas à soi par un élan de sa propre volonté : en fait c'est elle qui, par un sentiment irrépressible, oblige les âmes bonnes à la compassion pour ceux qui souffrent, de sorte que, même si c'était un péché que d'être miséricordieux, même si j'en avais la ferme volonté, je ne pourrais m'empêcher d'être miséricordieux[28], c'est à dire de trouver Dieu dans le service de la souffrance du monde[29]

 Ceci est la conclusion à laquelle bien que tardivement, mais heureusement, nous parvenons, nous pour lesquels le temps de nos années, quelque soixante dix ans, est arrivé et en passant ce seuil, nous méditons sur la brièveté de la vie et l'inutilité de beaucoup de travaux, si à la fin nous perdons notre âme. Nous devons donner à cette phrase le sens qu'elle a dans les Évangiles, où perdre l'âme, ne signifie pas perdre le ciel 'transhistorique', mais plutôt perdre sa vie, son identité, et pour nous, dans ce jeu d'être "religieux" et "monastiques" ou plus "cisterciens" par un pittoresque fakirisme, nous courons le risque de rester sans identité et ainsi de ne plus être des créatures accueillies dans la miséricorde de Dieu, la promesse unique et sûre dans laquelle nous trouvons le salut, qu'il ne nous est pas possible d'atteindre avec les seules forces de la nature[30]. Maintenant nous sommes encore plus convaincus de cela que lorsque nous avons frappé à la porte du monastère, le jour de notre entrée au noviciat où, avec une sincère humilité, nous avons demandé la miséricorde de Dieu et celle de l'Ordre. Aujourd'hui, plus que de prier pour les moines défunts, nous, chargés de tant d'erreurs et de fautes, avec les mains vides de mérites, nous leur renouvelons cette demande : la miséricorde de Dieu et la vôtre – qui êtes l'Ordre, mais comme en un appel au secours désespéré vers eux nos intercesseurs, parce qu'ils sont maintenant davantage dans les conditions pour nous la concéder que lorsqu'ils nous ont accueillis, et que nous nous trouvons davantage dans la nécessité de leur demander – et moi avec plus de raison et de légitimité – la miséricorde de Dieu et celle de l'Ordre.

 Amen.

Dom Maur Esteva, Abbé Général

18 septembre 2003.


[1]  Psaume 89, 10.

[2]  Ibidem.

[3]  Psaume 113, 1 ; Règle de Saint Benoît, Prol 30.

[4]  Psaume 89, 10.

[5]  J'encourage vivement les communautés qui forment la grande famille cistercienne à poser les gestes nécessaires qui leur permettront d'entrer ensemble dans le nouveau millénaire, avec l'unanimitas qui a caractérisé les Pères fondateurs, en cherchant à établir une véritable communion, dans la confiance mutuelle et le respect des traditions léguées par l'histoire. Projet proposé par l'OCSO pour la lettre du Saint Père aux membres de la famille cistercienne à l'occasion du IXe centenaire de Cîteaux, n.7, 6 mars 1998.

Cependant la rédaction finale fut la suivante : J'encourage vivement les communautés qui forment la grande famille cistercienne à entrer ensemble dans le nouveau millénaire, en véritable communion dans la confiance mutuelle et le respect des traditions léguées par l'histoire.

Quatre ans plus tard, ils revinrent à la charge et obtinrent que Jean-Paul II dise ce qui suit dans son allocution aux membres du Chapitre Général OCSO, le 19 septembre 2002, texte où l'on remarque un notable "crescendo" dans la subtile distinction entre Ordre avec deux branches et des observances distinctes : "Je souhaite en outre qu'une coordination plus organique entre les deux branches de l'Ordre rende toujours plus éloquent le témoignage du charisme commun".

[6]  Règle de Saint Benoît, Prol 36.

[7]  Jean 12, 35 ; Règle de Saint Benoît, Prol 13.

[8]  Psaume 94, 8 ; Règle de Saint Benoît Prol 10.

[9]  Cf. Psaume 79, 4.

[10] Règle de Saint Benoît 27, 3 ; 2 Cor, 2, 7.

[11] Règle de Saint Benoît Prol 8 ; Rm 13,11.

[12] Règle de Saint Benoît 4, 47.

[13] Règle de Saint Benoît 4, 44.

[14] Psaume 70, 17-18.

[15] Règle de Saint Benoît 4, 74.

[16] Saint Augustin, Confessions, X, 32.

[17] Psaume 22, 4.

[18] Dietrich Bonhoeffer, Résistance et soumission. Lettres et notes de captivité. 2e éd... (Widerstand und Ergebung Trad. de l'allemand), Genève, Labor et Fides, Librairie Protestante 1967.

[19] Ibidem.

[20] Maria Luisa Brey, Bonhoeffer un mártir para nuestros días, dans la revue Vida Nueva du 22 juin 2002.

[21] Ibidem.

[22] Jusqu’à s’approprier le psaume 68 : Sauve-moi, mon Dieu : les eaux montent jusqu'à ma gorge ! J'enfonce dans la vase du gouffre, rien qui me retienne ; je descends dans l'abîme des eaux, le flot m'engloutit, apprenant à lire les signe de l’eau qui monte à la gorge et du gouffre, sans autre guide que le silence des hommes incapables d’illuminer notre obscurité, et l’augmentant plutôt.

[23] Règle de Saint Benoît, cf Prol 6. Avec nos talents, servir le Seigneur présent dans les frères malades (RB 36) ; dans les hôtes (RB 53) ; dans l'abbé (RB 2, 64) ; dans la communauté (RB 71).

[24] Règle de Saint Benoît, Prol 21.

[25] Ibidem 4, 74.

[26] Saint Augustin, Confessions, X, 32.

[27] Je lis actuellement avec grand intérêt Tertullien, Cyprien et autres Pères de l'Église ! En partie beaucoup plus actuels que les Réformateurs, et en même temps une base pour le dialogue catholique-protestant. D. Bonhoeffer, Résistance et soumission. Lettres et notes de captivité. Librairie Protestante 1967.

[28] Bernard de Clairvaux, Lettre 70 à Guido, Abbé de Trois Fontaines

[29] Comme l'exprime avec lucidité Bonhoeffer dans le texte cité plus haut.

[30] Règle de Saint Benoît, Prol 41.

 

COMMENCEMENT OU FIN

Discours final du III Cours de Formation Monastique
Essai de synthèse du Triennium

Introduction

De longues années de souffrance dues au fait que je me suis trouvé confronté à de nombreuses interrogations, avec peu de lumière pour y répondre de manière convaincante, et aussi à des temps incertains pour la société et l'Église, comme l'ont été les deux après-guerre, la période pré-conciliaire, le Concile Vatican II avec ses magnifiques documents rénovateurs, l'après-concile et l'application difficile de ces mêmes documents, les études et commentaires qu'ils suscitèrent, tout cela bouleversa l'existence, non seulement la mienne, mais aussi celle de bien des chrétiens, moines, moniales et religieux en général, pour certains presque dès l'enfance.

Il existe une bibliographie étendue de la surprenante évolution de la pensée humaine récente, pour ne pas dire contemporaine, à partir de la IIe Guerre Mondiale – même si la plus "subversive" fut publiée principalement à partir des années soixante, en pleine période post-conciliaire qui illustre ce propos. Des titres comme Les Fondations sont ébranlées, ou Ne le laissez pas au serpent et Dieu sans Dieu, en plus des apports de Vahanian, Van Buren, Altizer pour en citer quelques uns et, avant eux, comme précurseur de la théologie de la mort de Dieu, Dietrich Bonhoeffer. L'étape qui suit immédiatement est marquée par des noms comme Gutiérrez, Metz et Moltmann avec la théologie de la révolution, la théologie politique, la théologie de l'espérance qui, même si elles dépendent du contexte de l'époque, témoignent de la tempête que beaucoup d'entre nous eurent à traverser, et forment, avec la théologie de la période précédente, la situation de ces années encore récentes de notre histoire[1].

Certains d'entre nous sortirent vainqueurs et parvinrent à intégrer sans grande difficulté en leur propre vie le souffle de l'esprit de rénovation. Pour d'autres, en raison de la naissance, de la culture, des habitudes, de la formation ou déformation, de l'atmosphère sociale régnant dans le monastère à la porte duquel nous avons frappé et qui nous a accueillis – qu'il soit audacieusement progressiste aussi bien que réactionnaire devant toute innovation, nous avons pris un long, douloureux et lent chemin qui  constitua le conditionnement dans lequel se passèrent peut-être les meilleures années de notre vie et qui laissèrent profondément leur empreinte en notre personnalité, et cependant nous savons que toutes ces circonstances étaient la volonté de Dieu, ainsi que le fruit de ces conditions, c'est-à-dire nous-mêmes[2].

1. Origine des Cours de Formation Monastique

J'ai vu que dans de nombreuses communautés, la nouvelle génération récemment entrée ne connaissait pas même le décret Perfectae Caritatis, ignorait que l'Église avait tenu un Concile Vatican II, et que l'Ordre avait réuni un Chapitre Général spécial en 1968-69, convoqué pour la rénovation adaptée de la vie religieuse demandée par l'Église et qui nous donna de nouvelles Constitutions, ainsi que la Déclaration sur les principaux éléments de la vie cistercienne aujourd'hui, en plus d'autres décisions – également inconnues de certains monastères. La conséquence a été que nous avons entrepris une activité impétueuse pour l'application de ce que nous avons reçu du Chapitre Général et pour pouvoir donner aux nouveaux moines et moniales ce que ni nous ni eux n'avions reçu en temps opportun, et qu'ils ne recevront pas si on n'intervient pas de manière urgente. Tout s'est fait pour leur éviter nos souffrances, notre retard et pour qu'ils aient une première initiation monastique différente de celle que nous avons reçu. C'est pour que vous ayez un avenir meilleur que celui qu'ont eu nos prédécesseurs quand ils entrèrent au monastère, bien qu'ils aient travaillé à améliorer celui de ceux qui leur succéderaient. C'est cela qui nous a stimulé à travailler avec vous tous, et de cette manière nous avons relu notre passé, et préparé votre chemin – voilà quelle a été notre intention – grâce à la collaboration enthousiaste et au soin que vous y avez apporté.

2. Qu'avons-nous fait ?

Simplement, avec ceux qui ont cru au projet pour la formation, approuvé par le Chapitre Général de l'Ordre Cistercien, et avec vous qui vous êtes inscrits à notre programme, nous avons tenté de changer quelque chose à l'initiation à la vie monastique  qui était donnée dans nos monastères, en commençant par faire un recyclage de la nôtre.

Quel est le projet ? Mettre en œuvre la Ratio Institutionis O.Cist. élaborée par le Synode de 1993 par mandat du Chapitre Général de 1990, et approuvée par celui de l'an 2000. Tout simplement. Cela n’a pas été de notre part un projet d’une originale créativité, extrême, révolutionnaire ou "subversif", mais un essai de fidélité et de cohérence. Nous avons eu l'impression qu'on trouvait et trouve de l'intérêt à participer aux Chapitres Généraux, où on approuve les yeux fermés ce qui est proposé au vote, mais on retourne à la maison sans rien expliquer ou presque à la communauté du travail réalisé et on continue comme avant, laissant la documentation reçue dans un tiroir du bureau ou, ce qui est pire, on le met à la poubelle. On peut aspirer à être élu membre du Synode, parce que cela représente un nouveau voyage à l'étranger, mais on ne donne aucune impulsion aux décisions publiées dans les Acta Curiae Generalis, qui restent généralement ignorées des communautés, comme je le sais par triste expérience dans les noviciats et les monastères qui, trente ans après le Chapitre Général spécial tenu à la suite du Concile Vatican II, ne connaissaient pas encore la Déclaration sur les principaux éléments de la vie cistercienne aujourd'hui comme guide pour une première initiation, puisque, lorsque je la demandais pour lire les paragraphes concernant la visite canonique, à chaque fois que je devais en commencer une, on ignorait son existence, et on me présentait comme succédané les Declaraciónes a la Regla de San Benito. C'est pour cela qu'il y a eu une certaine syntonie entre moi et la jeune génération de formateurs, formatrices et jeunes abbesses pour crier ensemble : Nous disons : Ça Suffit !, nous disons : Non ![3]

Ce désir de changement s'est fait plus vif en certains des participants au Chapitre Général de l'an 2000 qui, entendant certaines voix durant les sessions, ont été mis en alerte. En réaction, ils ont cru au projet des Cours de Formation Monastique, parce qu'ils ont senti leur responsabilité historique et à cause de l'expérience vécue dans leur propre chair – dont nous avons parlé plus haut –, et ils se sont mis au travail avec ardeur pour connaître leur propre identité monastique et l'auto-affirmer. C’est grâce à eux, c'est-à-dire vous tous et vous toutes, que nous nous sommes mobilisés, et que nous arrivons déjà à la conclusion du premier Triennium.

3. Pourquoi l'avons-nous fait ?

D'abord pour trouver un peu de lumière sur notre chemin, parce que certains d'entre nous, qui étaient appelés à éclairer les novices, se trouvaient dans l'obscurité, alors qu'il existe de magnifiques documents, malheureusement peu diffusés, et même, dans certains contextes, inconnus ou même proscrits. Le programme des matières a été pensé en vue de ce but et commence, pour aller au fond des choses de manière radicale, avec l'exégèse des textes bibliques fondamentaux pour la vie consacrée. Ce que je préparais pour moi, je l'ai partagé avec vous, tandis que je me trouvais à travailler avec vous, non pas seul, mais comme un serviteur avec les co-serviteurs[4], précisément moi qui aurais dû irradier le plus de lumière et qui me trouvais le plus dans les ténèbres. "De la lumière, de la lumière" tel aurait pu être notre cri.

Voici pourquoi nous l'avons fait : lire le passé pour comprendre et accepter nos erreurs et essayer de vous éviter les difficultés qui nous ont fait souffrir, nous et ceux qui nous ont précédé et qui ont dû supporter le préjudice causé par notre ignorance.

4. Qu'avons-nous perdu ?

La "religiosité" et, avantageusement, tout ce que nous considérions comme "monastique" ; nous avons aussi rejeté l'idéal du "monachisme solitaire, pauvre et pénitent" qui était à la mode juste après le concile et le Perducatum Ritualis de 1686, comme si c'était le retour aux sources ; le "folklore monastique" tant dans la manière de préparer le réfectoire (assiettes, tasses et couverts "monastiques") que dans les vêtements et chaussures considérées comme "monastiques" ou le fait ne pas porter de chaussettes comme si nous étions un Ordre de "Déchaux", dormir à même le sol parce que c'est plus "monastique" ou porter des "jeans" – ce qui fut aussi très "monastique" au moment de la désacralisation ; nous avons rejeté le fait de parler de "perfection" et d' "états de perfection" comme but du projet de formation, pour passer aux modèles de l'auto-réalisation, puis de l'intégration qui est le plus utilisé aujourd'hui[5] ; nous avons cessé de déconsidérer comme n'étant pas "monastiques" les monastères qui exercent des activités pastorales ou d'enseignement, alors qu'en fait ils exercent leur travail avec constance, responsabilité et compétence ; la sacramentalisation, la ritualisation, la cultualisation, le carriérisme, le pouvoir juridique comme autorité sont restés en arrière, mais il faut toujours garder l'œil ouvert devant de possibles "revivals".

5. Qu'avons-nous gagné ?

En premier lieu le "perducatum Evangelii"[6], unique règle "non normanda" à laquelle doivent se conformer toutes les autres ; le "servir le Seigneur avec les dons qu'il a mis en nous"[7], lui qui est présent dans les "frères malades"[8], "dans les hôtes"[9], dans la "communauté"[10], dans "l'abbé qui tient la place du Christ"[11] et qui, comme Lui, donne sa vie pour ses frères, se considérant sans cesse comme un co-serviteur[12] et non une personne à part[13], de même que l'Abbé général, dans ses lettres, ser­mons ou autres formes de communications adressés à l'Ordre, parle le langage d'un frère, d'un condisciple, d'un co-serviteur du Seigneur, qui cherche avec ses frères la vérité et la volonté de Dieu[14], tout comme les moines qui ont reçu le sacerdoce ne doivent pas se mettre à part[15] ; le fait que la spiritualité liturgique[16] est celle qui est propre à la Règle de saint Benoît, écrite pour que l'on voit que nous faisons preuve d'un commencement de vie monastique[17]. et pour que nous soyons toujours des débutants[18] ; le fait que le monastère, selon la Règle, est décrit comme :

a) école du service du Seigneur[19], c'est-à-dire le lieu où l'on enseigne le service que le Seigneur a accompli en donnant sa vie pour les hommes et où l'abbé est le serviteur qui coordonne les dons de ses co-serviteurs pour le bien commun, et de cette manière donne sa vie pour eux en s'adaptant au caractère de chacun[20] ; ou

b) atelier des bonnes oeuvres[21] par le moyen desquelles on va à Dieu et on imite le Christ, cause de salut pour ceux qui l'imitent