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Prométhée ET ICARE Si on compare l'ampleur et l'importance de la contribution de l'Europe au développement technique, économique, culturel et politique du monde, avec la surface géographique de ce continent et le pourcentage des Européens par rapport à la population mondiale, il ne paraît pas disproportionné de faire de l'Europe le creuset et de l'Européen le générateur de la plupart des idées contemporaines qui veulent détruire ou sauver le monde. Si nous pouvons expliquer comment l'homme européen peut être le générateur de nombreuses idées qui gouvernent le monde, et quels dangers et quels risques il encourt sur son parcours, nous aurons progressé dans notre quête de l'identité européenne. Nous pourrons aussi mesurer toute la vigilance qu'il faut à l'Européen pour que le foisonnement de ses intuitions ne l'entraîne pas à sa perte, et apprécier la manière dont les Églises, plus particulièrement l'Église catholique, peuvent prendre part à cette tâche. Considérons d'abord le monde technique et commercial. La première révolution industrielle, l'abolition des structures de féodalité du Moyen Âge et leur remplacement par le néocapitalisme, sont d'origine européenne. Les abus perpétrés aussitôt par l'homme au sein de ces nouvelles structures, sans référence aux préceptes de l'Évangile, ont conduit en Europe à l'expansion du marxisme, qui essaima dans le monde entier sous la forme du socialisme et qui divisa le monde, pendant trois générations, en bloc communiste et en bloc capitaliste. Pendant ce temps, après l'échec du communisme et le scepticisme suscité par le capitalisme libéral, la doctrine sociale de l'Église catholique a fait son chemin, et elle est respectée aujourd'hui dans le monde entier comme principe de gouvernement valable. L'Évangile a permis de sortir d'un conflit qui aurait pu amener le monde à sa perte dans une catastrophe atomique. L'intellect européen a provoqué le conflit, l'intellect européen modelé par la Parole de Dieu l'a, pour un temps, conjuré. L'homme européen, comme Prométhée, a apporté du ciel le feu de la technique et, suivant le conseil du serpent, il l'a utilisé pour fabriquer une machine infernale à mépriser les hommes et à s'éloigner de Dieu. Avec elle, il sera précipité au fond des mers comme Icare, pour ne pas s'être souvenu de la Parole du Créateur de toute technique. Dans le domaine de la culture aussi, et spécialement celui de l'art, l'esprit européen s'est employé très tôt à rejeter toutes les formes de pensée du Moyen Âge ; et il a aussitôt créé une profusion d'œuvres et de styles qui ne répondent pas à des critères éthiques, mais à des critères d'esthétique qui ne trouvent leur sens qu'en eux-mêmes. Le mépris des critères éthiques provoque aujourd'hui, spécialement en Europe, des chocs de valeurs. Dans d'autres civilisations, ces créateurs de culture sont mis au ban de la société alors que nous, ici, dans notre pays, nous ne leur opposons qu'une résistance tiède et bien fatiguée. Nulle part l'art voué à la gloire du Créateur et de sa création n'a été aussi florissant qu'en Europe, et nulle part autant qu'ici, l'art, dans cette tendance qu'a «l'art pour l'art» de se suffire à lui-même, n'aura dérivé aussi durablement dans le blasphème et loin de Dieu. Voyons maintenant le monde de la politique : la pensée européenne a inventé le « sécularisme » démocratique qui, dans sa forme, s'est avéré de tous les systèmes politiques, celui qui peut le mieux assurer le respect de la personne humaine, de sa vie et de ses comportements. Ces comportements - autant ceux des dirigeants que ceux de l'immense masse des citoyens - doivent se conformer à des critères et à des normes qui ne soient pas immanents au système, et cependant déterminants pour son succès. L'homme livré à lui-même, aux commandes d'une démocratie et d'un « sécularisme », perd pied s'il a pour unique guide son intérêt personnel. Le groupe, même s'il s'agit d'une communauté aux structures démocratiques, devient une meute de loups si, pour juger ses faits et gestes, il ne s'en remet qu'à des instances d'ici-bas. La démonstration en a été faite à travers les événements de notre siècle relatifs à la montée et à la chute des régimes totalitaires, communistes et nationalistes en Europe. Autant la démocratie et le « sécularisme » correspondent bien à l'image de l'homme en tant qu'individu de l'Europe - et ils en ont favorisé l'épanouissement -; autant l'Européen peut aller à sa perte si, dans son existence, il laisse le temporel et le spirituel partir à la dérive et dans des directions opposées. Or cette attitude est une tentation typiquement européenne. Privé de référence au Créateur, l'homme européen peut, de serviteur de la création, se muer en apprenti sorcier. Enfin, ce qui caractérise l'Européen est son ouverture vers le monde. Il n'a pas seulement transmis au monde sa science et son savoir-faire, mais aussi sa civilisation, sa façon de vivre, sa façon de gouverner et sa religion. L'Église l'a accompagné dans son parcours. Les voyages missionnaires de saint Paul qui, suite à une vision, l'ont conduit pour une première fois en Europe, étaient des étapes sur le chemin de l'Église vers le monde (Ac 16, 9-10). Ce chemin, comme celui des Européens, ne s'est pas fait sans fautes. L'Européen, dans sa volonté de rendement et d'aménagement, a mis en oeuvre une politique qui allait de l'évangélisation outrancière à la mise en place de structures scolaires, éducatives, de services de santé et d'aides humanitaires sur tous les continents, qui allait de l'exploitation économique et de l'oppression politique à l'aide au développement. C'est ainsi que nous apparaît l'être européen et nous trouvons son identité dans ce tiraillement, qui fait de lui un créateur et un destructeur, qui l'oriente vers le confort du matérialisme et qui le désoriente spirituellement, où il se caractérise par la force de sa volonté et la faiblesse de sa foi. Tel Prométhée, il amène le feu du ciel ; tel Icare, il sombre dans la mer. L'orientation qu'il doit donner à sa vie a pourtant été manifestée à l'Européen par la lumière de la Révélation divine, qui a ses fondements dans l'Ancien Testament et qui s'incarne dans la plénitude en Jésus-Christ. Cardinal Schönborn |
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