Tu m'as séduit, Seigneur, et j'ai été séduit ; tu as été le plus
fort, et tu l'as emporté. J'ai entendu ta voix me dire : « Venez à
moi, vous tous qui portez le labeur et la charge, et moi je referai vos forces ».
Je suis venu à toi ; j'ai cru ce que tu m'as dit ; en quoi as-tu
refait mes forces ? Je ne connaissais pas le labeur ; mais maintenant
j'ai trouvé le labeur, et dans le labeur je défaille presque. Je ne
connaissais pas la charge ; mais maintenant je tombe de fatigue sous la
charge.
Et tu as dit : « Mon joug en effet est suave, et mon fardeau est léger ».
Où est-elle, cette suavité ? Où est-elle, cette légèreté ? Alors
que je me lasse sous le joug, que sous le fardeau je défaille. J'ai regardé
autour de moi, et il n'y a pas de secours ; j'ai cherché, et il n'y a
personne pour aider. Qu'est-ce là, Seigneur ? Aie pitié de moi, parce que
je suis infirme.
Où sont tes miséricordes anciennes ? Nos pères, qui nous ont précédé
sur cette voie, est-ce à la pointe de leur glaive qu'ils ont possédé la terre ?
Est-ce leurs bras qui les a sauvés ? Pas du tout, mais ton bras à toi, et
l'illumination de ton visage. Pourquoi ? Parce que tu t'es complu en eux.
Tu es toi-même mon roi et mon Dieu, toi qui procures le salut à Jacob. Alors,
Seigneur, qu'y a-t-il en moi qui t'a déplu ? Pourquoi ne fais-tu pas
justice à ton serviteur ? Tu as dit, à propos de l'hommage de la pécheresse :
« Ce qu'elle pouvait, elle l'a fait ». Est-ce que moi aussi je n'ai
pas fait tout ce que je pouvais ? Et il me semble avoir fait plus que je
ne semblais pouvoir.
Réponse du Seigneur.
Mon fils, ne dédaigne pas la discipline de ton père, et ne sois pas abattu
quand il te reprend. Car, celui que le Seigneur chérit, il le châtie ; et
il flagelle tout fils qu'il reconnaît. Quel est en effet le fils que son père
ne corrige pas ? Si tu n'es pas soumis à la discipline, tu n'es pas fils,
mais enfant d'un autre.
Je ne t'ai pas séduit, fils, mais doucement jusqu'ici conduit. Ce que je t'ai
dit, ce qui t'a été proclamé : « Venez à moi », cette
parole a été clamée à tous, mais il n'a pas été donné à tous de venir.
De préférence à beaucoup de grands, qui se croient fortunés et puissants,
c'est à toi que ce fut donné. Ai-je péché contre toi en t'accordant ce
bienfait ? Tu murmures que je n'ai pas refait tes forces. Si je ne les
avais pas refaites, tu serais maintenant en pleine défaite.
Tu gémis sous mon joug ; tu te lasses sous mon fardeau. La suavité de mon
joug et la légèreté de mon fardeau viennent de la charité. Si tu avais la
charité, tu sentirais cette suavité ; si ta chair t'aimait, elle ne
peinerait pas ; et si elle peinait, la charité la soulagerait. Mon fardeau
et mon joug, tu ne pourras seul les porter ; si en les portant, tu as la
charité pour compagne, aussitôt tu admirera leur suavité.
Réponse.
Seigneur, c'est bien ce que j'ai dit : Ce que je pouvais, je l'ai fait. Ce
que je crois avoir reçu en mon pouvoir, mon misérable corps, mes membres
infirmes, je les ai consacrés à ton service. S'il avait été en mon pouvoir
de posséder la charité, depuis longtemps je serais parfait. Si tu ne la donnes
pas, je ne l'ai pas ; si je ne l'ai pas, je ne tiens plus. Combien je puis
peu tu le sais, tu le vois. De ce peu même, prends tout ce que tu veux, et concède
moi, intègre et parfaite, cette charité.
Le Seigneur.
Qu'arrivera-t-il, si je supplée a ton pouvoir insuffisant et si j'ajoute encore
cette charité que tu demandes ? Mais mon fils, soumets-toi à la
discipline. On ne va nulle part sinon par la route. Tu cherches la charité :
tu es entré sur la route qui conduit à la vie. Si tu ne quittes pas la route,
tu parviendras là où tu tends. Moi je te précéderai ; suis donc,.
puisque tu me vois précéder. J'ai peiné avec constance ; toi aussi, il
te faut peiner. J'ai souffert beaucoup ; il te faut souffrir quelque peu.
La route vers la charité, c'est l'obéissance ; adhère à elle, et tu
parviendras. Mais la charité est quelque chose de grand, sache-le, et qui est
digne d'être acheté à bon prix : Dieu en effet est charité ; quand
tu viendras à elle, alors tu ne peineras plus.
Réponse.
Seigneur, rien n'est caché pour toi, ni mes os que tu as faits, ni ma substance
au plus profond de la terre. Tes yeux ont vu mon imperfection. Je n'ose ni ne
veux demander de ne pas peiner ; mais, tant que je n'ai pas la charité,
qui portera avec moi la peine ?
Le Seigneur.
C'est moi qui l'ai donnée, c'est moi qui la porterai. Mais si tu te montres
ingrat pour les bienfaits déjà reçus, on te jugera indigne d'en recevoir de
plus grands. Déjà tu as reçu, pour partie, la charité ; mais toi, tu ne
le sais pas, ou tu es ingrat. La charité est sa propre sagesse ; et le
principe de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur. La crainte de Dieu t'a déjà
conduit jusqu'ici, déjà elle t'a établit en ce lieu d'où tu sortiras en
toute sécurité si à ta fin tu t'y trouves. Jusqu'ici elle t'a conduit, ici
elle te maintient : est-ce peu, d'avoir ainsi progressé, est-ce peu ce
que tu as reçu ?
Réponse.
Et c'est vrai, Seigneur, tu t'es fait notre refuge ; en toi je me suis réfugié ;
instruis-moi et fais-moi faire ta volonté. Tu as eu compassion et commisération
pour le peuple qui te suivait dans le désert et tu lui as donné sa nourriture,
pour qu'ils ne défaillent pas en route. Tu es le conducteur que j'ai entrepris
de suivre dans le désert ; j'ai juré et décidé de garder les jugements
de ta justice. Si tu le donnes, je ne déserterai pas ; je ne me déroberai
pas à toi, jusqu'à ce que, ou bien tu me conduises jusqu'où tu as commencé
de le faire, ou bien je défaille à ta suite, si toutefois il m'est possible
de défaillir à ta suite. Je sais en effet que si le corps devient infirme et
si parfois l'esprit se lasse, je ne défaillirai cependant pas, pourvu que je ne
me départisse pas de toi. Mais je progresserai par mes infirmités mêmes,
pourvu seulement que toi tu ne m'abandonnes pas en m'enlevant la patience.
Aie pitié de moi, Seigneur, vois mon humilité et ma pauvreté ; aide-moi,
et porte-moi, infirme, et débile et d'esprit et de corps. Inspire aussi à ceux
qui te chérissent, tes fils et serviteurs, de m'aider et de me porter : et
dans ma misère ils gagneront la récompense de leur patience et de leur miséricorde.
Je suis tien : sauve-moi.
En tes mains je remets mon esprit. Instruis-le et diriges-le ; console, réconforte
et illumine. Donne-moi la sagesse qui se tient auprès de ton trône, afin
qu'elle soit avec moi et avec moi travaille, afin que je sache ce qui est agréable
à tes yeux en tout temps. Et veuille ne pas me repousser du nombre de tes
domestiques, puisque je suis ton serviteur, moi, et le serviteur de tous tes
serviteurs.
14. Pour ce qui est de mon corps, Seigneur, quoi te demander, je ne
sais ; mais toi tu sais ce qui m'est expédient à son égard. S'il te plaît
ainsi, qu'il aille bien et soit sain ; si tu le veux ainsi, qu'il
s'affaiblisse et soit infirme ; et quand il te plaira, que meure ce qui
doit mourir. Du moins que l'esprit soit sauvé à ton jour. Une seule chose,
pour ce qui est de mon corps : je prie ta miséricorde de m'enseigner, tant
que je vis, comment le diriger et le garder, afin de ne consentir à aucune de
ses voluptés, et de ne rien retrancher à la nécessité.
15. La fin du précepte est la
charité ; c'est aussi la fin de mon oraison. Donne-moi la charité, toi
qui as voulu être nommé charité, afin que je t'aime plus que moi-même, et
qu'en rien je n'aie cure de ce que tu dois faire de moi, pourvu que je fasse ce
qui est agréable à tes yeux.
16. Donne-moi, Père, de toujours être, je n'ose dire ton fils, mais ton fidèle,
humble serviteur, et la brebis de ton pâturage. Parle, Seigneur, quelquefois au
cœur de ton serviteur, et que tes consolations réjouissent mon âme ; et
apprends-moi à te parler plus souvent, à référer à toi, Seigneur Dieu et
mon père, toute ma pauvreté et nécessité. O ma force, aie pitié de mon
infirmité, et que ce soit ta grande gloire que persiste en ton service mon
incapacité. Amen.
Guillaume de Saint-Thierry