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  Le monde - les monastères

 

            Dans le monde, beaucoup se demandent : à quoi servent les monastères ?

            Ce qui précède nous donne déjà une réponse. S'il existe des vocations- et nous savons qu'il en existe partout dans le monde, encore aujourd'hui- elles doivent pouvoir se réaliser dans un lieu propice. Une telle vocation n'a pas été limitée à une époque, elle n'est pas un vestige du passé ; elle est un fait contemporain. Les monastères font partie du monde d'aujourd'hui, ils sont utiles au monde. Les moines s'adonnent à l'agriculture, à la science, à l'éducation, à diverses branches de l'industrie. Mais ces diverses activités ne sont pas le but du monastère, et ceux qui le croiraient se méprendraient sur le sens véritable de la vie monastique.

            Il est utile de souligner que les monastères ne sont pas des refuges pour des hommes inactifs. 

            Les hommes qui vivent au monastère sont laborieux, intègres, modestes, travailleurs, et méritent le respect. Les moines ne croient pas être des êtres exceptionnels supérieurs aux autres ; ils sont toutefois des membres de valeur de la société humaine, et l'histoire le démontre. Ils ne sont pas à l'abri des difficultés et ne les fuient pas, mais les affrontent dans leur réalité. Ils sont des hommes dignes et fiers dans le sens chrétien du mot, ayant appris à se juger eux-mêmes avec humilité. Si leurs activités pour gagner leur vie les rendent conformes aux autres hommes, ils ont quelque chose de plus. Quelque chose que le monde comprend de moins en moins, à une époque où le sens des valeurs morales et spirituelles est en décadence.

            C'est le monastère même, l'atmosphère qui est la sienne, qui le rend totalement différent du monde. Sa séparation fait que le monastère en est intégralement différent. Voilà le propre de la vie monastique, la raison d'être des monastères, que le monde ne comprend pas. Dans la vie du siècle où les hommes luttent pour vivre et se heurtent, il faut des lieux où la vie se réalise sans conflits et sans fièvre, avec la force d'un idéal plus haut.

            Dans un monde bruyant, confus, où les intérêts s'opposent, il faut des lieux de silence, de paix véritable, de discipline intérieure.

             Dans un monde humain agité et rude, il faut des lieux de limpidité intérieure, d'affection paisible, non par simple détente et paresse, mais par l'ascèse de l'acceptation.

            A un monde tendu et déprimé, il faut pour modèles des hommes capables de faire l'unité en eux-mêmes, non en fuyant l'angoisse et les difficultés, mais en les affrontant courageusement dans leur réalité pour en trouver la solution.

            On ne doit pas expliquer l'existence des monastères par le désir de fuir les inquiétudes et les problèmes des hommes ; les moines connaissent ces mêmes difficultés ; mais ils savent les supporter et les résoudre dans un tout autre esprit.

            Faisons des comparaisons. Le monde ne cherche pas Dieu, même les âmes ferventes prient peu, ne glorifient pas Dieu par l'Office divin. Au contraire l'essentiel, dans les monastères, est la prière, surtout l'office divin chanté en commun pour louer Dieu, notre Créateur et Rédempteur, qui absorbe la majeure partie du temps, de l'attention et des forces.

            Le monde n'aime pas l'obéissance, et refuse souvent d'obéir, alors que l'obéissance est inévitable dans la vie humaine. Mais aucune autorité suprême n'existe dans le monde, pour obliger à l'obéissance. Tandis que la grande préoccupation, dans la vie des monastères, est l'obéissance, une obéissance active, consciente de ses devoirs, formatrice d'un caractère généreux, claire et décidée. L'autorité de Dieu en est la raison d'être.

            Le monde déteste l'humilité, qu'il estime indigne de lui ; il n'en voit pas la signification. En revanche l'humilité est une vertu merveilleuse des monastères, elle grandit l'âme et la fait croître en Dieu. 

            Le monde ne supporte pas la solitude, l'homme cherche sans cesse des compagnons, et néanmoins il demeure solitaire. Dans le monastère au contraire, on est entouré, mais on cherche la solitude pour être seul avec Dieu.

            Le monde ne dompte pas ses passions, il exige de tout avoir. Au monastère, on s'efforce de surmonter ses convoitises et ses passions.

            Le monde n'aime pas le silence et cherche à se faire valoir. Le monastère aime le silence ; c'est son climat favorable, dans lequel il vit avec Dieu. C'est condition de son oraison.

            Le monde cherche à s'entourer d'amis, à échanger sans fin des idées avec eux. Au monastère, c'est Dieu l'ami intime des moines, l'ami unique qui les attire, noue avec eux des liens étroits et pleins d'amour pour les unir à Lui. C'est ce qu'ils vivent dans le secret de leur cœur.

            Les lois du monde, ses us et coutumes, ses ambitions, diffèrent totalement de celles du monastère. L'un et l'autre suivent des voies contraires.

            En réalité, ce qui fait l'importance du monastère c'est qu'il est radicalement différent du monde, qu'il en est totalement séparé, il est tout autre.

            Dire que le monastère est un centre de prière qui justifie l'existence des moines, c'est ne pas comprendre le sens véritable de la vie monastique. Il est vrai que les moines prient beaucoup pour le monde dans une totale, sincère et authentique solidarité. Mais cela pourrait faire croire à une agitation spirituelle tout à fait étrangère à l'esprit monastique. Les moines n'offrent pas à Dieu de nombreuses prières pour compter ensuite les conversions qu'ils ont obtenues. Ce qui compte, ce n'est pas le nombre des prières et bonnes oeuvres offertes, ni la multitude et la variété des pratiques ascétiques. Ce qui importe, c'est de n'être compté pour rien. L'estime du monde est sans valeur pour eux.

            Nous trouverons une explication de la vie monastique dans l'amour que le moine- dans les limites de la fragilité humaine- élève jusqu'à Dieu en embrassant le monde, et constituent ainsi un pont entre le monde et Dieu.

            C'est cet amour, dit saint Bernard, qui ne cherche pas de justification en dehors de lui-même, l'amour qui est son propre mérite et sa propre récompense. L'amour ne cherche aucune raison en dehors de lui-même et aucun résultat que lui-même. Saint Bernard ajoute plus encore. L'amour est suffisant, parce qu'il vient de Dieu comme de sa source et qu'il retourne à Dieu comme sa fin. C'est pourquoi l'amour des moines répandu sur l'univers peut constituer un pont entre le monde et Dieu. Voilà la valeur de la vie monastique. C'est l'effet de la séparation du monde.

            On voit donc que l'existence apparemment stérile des monastères et leur détachement sont destinés à donner au monde la valeur la plus haute, l'amour qui conduit les hommes à Dieu. Les moines ne prennent pas la fuite devant les besognes et les devoirs des hommes. Leur monastère est un milieu de vie, et cette vie apporte un équilibre aux hommes. Mais on ne doit pas oublier que si la vie monastique a une valeur pour le monde, cela vient précisément de ce qu'elle n'en fait pas partie. Il est vain, dès lors, de s'efforcer d'attribuer à cette vie une place d'honneur parmi les hommes pour la rendre acceptable. Le sens de la vie monastique est intérieur, il est essentiellement caché, il constitue une réalité spirituelle qui échappe à toute explication claire.

            La volonté des moines de mener une vie monastique doit être respectée comme toutes les volontés sincères des hommes. Qu'on la respecte et l'accepte, c'est un droit fondamental.      Croire qu'il n'existe pas de difficultés, d'angoisse et de problèmes humains dans les monastères, qu'on y mène une vie paresseuse et oisive, une vie d'obéissance stupide et inhumaine où ne se développent pas la personnalité, c'est un mythe, proche de cet autre mythe : que la religion a raison de toutes les angoisses de l'homme. Mais la foi aussi est pleine d'angoisses. Avoir la foi n'est pas autre chose que faire front aux difficultés, aux combats intérieurs et aux souffrances de l'existence humaine. La foi n'est pas une formule magique qui dissiperait tous les problèmes. 

            La vie des moines ne consiste pas en aventures spirituelles extraordinaires, en exploits dramatiques ou héroïques. Le monastère leur enseigne la simplicité des occupations quotidiennes, et à en accepter les limites et la banalité. C'est l'effort d'humilité demandé par la spiritualité monastique.

            Enfin le sens de l'amour de Dieu, source de tout amour, est pour le monde une notion inintelligible. C'est le trait caractéristique d'une spiritualité détachée du monde, qui exige un milieu à part. Mais ce détachement du monde ne lui est pas hostile ; loin de lui faire tort, de le dépouiller de quelque chose, il lui offre au contraire ce que nul autre ne peut lui donner. Cette conviction des moines, comme toute conviction commande le respect.

            Il est de mode d'affirmer la stérilité de la vie monastique. De même on accuse d'inutilité un individu qui a une conviction. Or tout homme a le droit d'avoir une conviction.

            Les moines ont axé leur vie sur la plus grande valeur, sur la raison d'être de toute vie, ils aiment la vérité et consacrent leur vie à écouter la parole de Dieu et Lui obéir. C'est leur conviction, c'est leur vie.

            Nous prions le monde d'apprécier cette conviction, parce que toute conviction humaine est digne d'estime. Que ceux qui tentent de le comprendre vivent une vie humaine intègre, et qu'ils soient remplis de zèle pour essayer de saisir le mystère. Qu'ils cherchent à pénétrer son sens intime, sa vie cachée, parce que la vie monastique est par essence cachée, c'est une réalité qui dépasse toute explication raisonnable du monde. C'est tout à fait autre que le monde ! La vie des moines, comme le monachisme même est un mystère.

            Il est vrai que nous vivons dans un monde qui ne comprend plus le mystère, mais nous savons que dans la mesure où l'on perd le sens du mystère, on s'appauvrit.

            Si nous nous interrogeons sur la vie monastique, nous comprenons qu'il est normal pour des gens convaincus de vivre en moines. Mais le raisonnement seul ne pourra jamais rendre compte de la vie monastique, ni la faire entièrement accepter.

            Cependant ce genre de vie est un fait religieux inéluctable depuis des millénaires, et aujourd'hui encore dans le monde entier . certains s'y sentent attirés d'une manière inexplicable. Et ils sont capables, dans la limite de leurs forces humaines, de suivre cette vie jusqu'à la mort. Quelques uns, il est vrai, échouent et retournent à la vie séculière. Toutefois, par le changement de leur conduite dans le monde, ils sont la preuve que la vie monastique en diffère radicalement.

            L'arbre monastique est plein de sève et pousse de nouvelles branches de siècle en siècle ; mais il reste différent de l'arbre du monde. Sa croissance n'est pas simple, elle se fait au prix de conflits et d'incertitudes. La vie monastique se développe selon des voies nouvelles. A problèmes nouveaux, solutions nouvelles, mais avant de chercher des solutions, il faut d'abord bien connaître les problèmes.

            Les besoins des moines sont, de toute évidence, ceux des hommes de leur temps. Ils portent un intérêt vital aux hommes et au monde. Ils restent de leur temps. Mais cela ne signifie pas qu'ils en acceptent les idées.

            Celui qui entre au monastère doit abandonner la société dans laquelle il vivait, et mener une vie différente. Mais il y emporte inévitablement les problèmes, les faiblesses, les soucis de l'homme contemporain. Par contre il y apporte aussi des qualités, des aspirations, qui aideront à l'évolution. C'est un devoir pour les monastères d'étudier toutes ces réalités.

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Mis à jour le: 06-08-08

 

© Abbaye cistercienne Ste Marie de Boulaur. 

© Photographies: Editions Gaud ; Casa Generalizia O.Cist. ; Abbaye de Boulaur

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