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Le renoncement au monde – la vie monastique
Le renoncement au monde signifie l'abandon des habitudes de la vie humaine et sociale de l'époque. Aussi pour le monde, ce renoncement monastique est tout à fait incompréhensible. Cela semble une vie inhumaine et cruelle, telle que celle des moines de l'antiquité au désert. Cette vie monastique paraît une évasion du monde, de ses responsabilités, de ses devoirs, une rupture avec les relations, sacrées et inviolables, des parents et des proches. Ce renoncement semble opposé à la vie humaine, on accuse les moines d'être étrangers à la société, d'accepter une ligne de conduite que le monde réprouve, et qui est contraire à la vie normale. Il est de mode de critiquer les moines en les accusant de paresse, parce que les monastères sont à l'écart du vacarme et de l'agitation. On croit que les moines méprisent les hommes du monde, puisqu'ils s'en éloignent et renoncent même à une vie chrétienne active au milieu d'eux. Enfin on imagine la vie des monastères froide et sombre, l'homme diminué dans ses valeurs psychiques et morales, et allant jusqu'à amoindrir la plus sublime des vertus chrétienne, la charité. Le monde est dans l'impossibilité totale de comprendre ce que dit saint Jean dans son épître (1Jn 2,16), qu'il est- dans une certaine mesure- un chaos d'avidité, de violence, d'ambitions et de convoitises, le règne du mensonge, un lieu de confusion et de fausseté de l'esprit, le domaine de la volonté propre aspirant au pouvoir. Le monde court souvent après les convoitises les plus basses, excluant toute charité. Dieu veut pour l'homme une vie ordonnée et heureuse sur terre. Mais une vie ordonnée, honnête, bourgeoise- nous le constatons- s'oppose bien souvent à la volonté de Dieu ; le confort et le plaisir de quelques uns sont généralement payés par la misère et l'oppression des autres. L'expérience montre que ce cas est fréquent. Le mystère du mal s'étale sur la terre, on ne peut le nier. Une vie qui accepte toutes les valeurs du monde sans les mettre en question, et considère le péché avec indifférence, est un mépris de Dieu, et une négation du mystère de la Rédemption. Ce n'est pas chose facile que de trouver la voie de Dieu dans l'atmosphère mensongère et trouble du siècle. En revanche ceux qui constatent combien le monde est faux, combien le confort et l'abondance de quelques-uns sont payés par la misère des masses, reviennent à Dieu. Ils répondent à son appel en abandonnant leurs maisons et beaucoup de choses, et veulent payer pour le mal qui règne sur la vie, les cœurs et les esprits. Ils s'éloignent de la cité des hommes et entrent au monastère dans un tout autre monde, un monde consacré à la prière silencieuse, à la louange liturgique, à la pauvreté, à la solitude, au travail honnête, à l'étude sacrée et à la discipline spirituelle. Contre un monde mensonger, ils édifient un monde de vérité, totalement différent. Cette forme de vie, c'est la vie monastique, et on ne peut pas lui donner ce nom si elle n'est pas tout autre que la vie du monde. Il est évident qu'on ne peut expliquer ce renoncement par des raisons humaines ; il est impossible de donner une explication scientifique à la vie monastique. Celle-ci vient d'abord de Dieu qui appelle les âmes par sa parole aimante, et ensuite de la réponse que les hommes sont capables de faire dans la foi. Elle est tout autre que celle du monde. Il s'y forme une vie nouvelle et une société nouvelle. Les hommes y vivent en présence de Dieu. Leur objectif est de ne plus L'offenser par leurs péchés, et s'ils se rendent coupables, de le réparer avec la grâce de Dieu, par un humble repentir. Entre Dieu et l'homme, la vocation établit une relation profonde et mystérieuse ; cette relation, cette alliance avec Dieu, les hommes la scellent par leurs vœux. Ils cherchent toujours la vérité qui les a fait renoncer au monde, ils luttent contre tout ce qui réveille l'esprit du monde. Ils voient la réalité que celui-ci, dans son hypocrisie, ne sait pas voir, ils ont conscience de la misère des masses en face de l'abondance d'un petit nombre, et ils prennent en charge la pauvreté, la peine et la douleur des hommes. Cette vie au monastère, à l'écart de la vie humaine ordinaire, réunit les avantages de la solitude et de la vie communautaire, de la séparation du monde avec la vie sociale. Les moines, loin de la dispersion provoquée par les activités du monde, bénéficient du soutien et de l'encouragement de la charité fraternelle. Ils sont aidés par l'énergie victorieuse qu'exige l'obéissance, par la direction spirituelle et le bon exemple des autres. Ils servent les autres, ils travaillent dans l'intérêt de la communauté et des pauvres qu'ils secourent. C'est pour eux un grand bonheur et une consolation de participer en commun au culte liturgique où le Christ est présent au milieu de l'assemblée monastique, offrant le sacrifice de louange et d'action de grâce dans les mystères rédempteurs qui délivrent la vie humaine de l'esclavage du péché. Au monastère, les moines ne cherchent pas seulement leur salut personnel et la pureté contemplative. La communauté monastique est un lieu de rencontre sacré entre Dieu et l'homme, lieur des efforts humains les plus sublimes. Dans le culte en commun de la liturgie, ils obtiennent la grâce et l'expérience de la divine miséricorde, et glorifient Dieu avec leurs frères dans le Christ. Là ils reçoivent la force nécessaire pour suivre la lutte intérieure et solitaire à laquelle ils sont appelés. Au monastère ne se rencontre pas l'égoïsme du monde. Ici règne la vraie charité fraternelle ; si l'un tombe, il en trouvera d'autres pour le relever, et ainsi le frère aidant le frère, il s'élèvera une solide cité de charité. Il est vraiment bon et doux pour des frères d'habiter ensemble. Cette charité ne résulte pas simplement 'une sociabilité naturelle des frères, cette douceur de charité est le fruit de l'Esprit-Saint, charisme surnaturel. Elle est tout autre que la chaleur d'une camaraderie naturelle, qui est un bien dans sa propre sphère. La charité du moine dépend de la conscience qu'il a du but de la vie monastique ; ce but est la gloire de Dieu, et l'union de l'âme avec Lui. C'est pourquoi dans la pratique, bien que les valeurs humaine et une affection naturelle et sincère aient une part importante dans la vie monastique, la vie intime de la communauté ne devrait pas tendre à se substituer tout simplement à la chaleur de l'amour familial auquel les moines ont renoncé. La joie et l'intimité chaleureuse de cette vie commune monastique vient d'un partage généreux de la tâche spirituelle commune de louange et de travail, de la préoccupation commune d'un même but idéal et d'une recherche commune de la vérité. Mais il ne faut pas croire que le moine va trouver au monastère un idéal pleinement réalisé, qu'il va adopter presque sans effort. Le monachisme est une réalité que chaque génération de moine est appelée à construire et peut-être à reconstruire. Cet idéal n'est jamais pleinement atteint. Chaque époque doit y travailler, et toujours recommencer. Chacun doit le voir nettement, et ne pas se sentir frustré parce qu'il ne le trouve pas réalisé dans sa communauté ; mais il doit construire et développer cet idéal, préserver et maintenir la vie contemplative qu'il partage avec ses frères, et pour laquelle ils ont renoncé au monde. Le fondement de la joie , c'est la sincérité de la ferveur de la communauté. Les moines doivent avant tout chercher et trouver la vérité en eux-mêmes, par une humilité qui leur fait reconnaître leur condition de pécheur et ses limites. Cette constatation peut les effrayer, mais ils y trouvent la joie de la vérité. Que chacun donc ne juge pas ses frères sur leurs péchés et leurs faiblesses, mais s'identifie à eux en se mettant à leur place, en respectant la différence de leurs caractères, de leurs besoins, de leurs problèmes, des charges qu'ils ont à remplir, dans le cadre de la tâche commune à tous. Saint Bernard dit : "L'âme qui n'a pas la connaissance de la vérité ne peut être considérée comme vivante, mais elle est encore morte à elle-même ; de même l'âme qui ne possède pas l'amour ne peut pas être considérée comme consciente. La vie de l'âme est la vérité, et la conscience de l'âme est l'amour. c'est pourquoi je ne peux dire comment quelqu'un peut être considéré comme vivant, du moins dans cette vie commune qui est la nôtre, s'il n'aime pas ceux parmi lesquels il vit." C'est pourquoi, comme l'a enseigné saint Bernard, un cistercien doit chercher la vérité en lui-même et dans ses frères, avant de pouvoir la trouver en Dieu. L'amour d'un moine pour ses frères doit donc être réaliste, compatissant et compréhensif. Un idéalisme intolérant que chaque faute impatiente, qui accuse et condamne les autres, est une faiblesse sérieuse. Une telle faiblesse exige la compassion et la compréhension de ceux dont l'amour est plus profond. Mais le bonheur qui naît de cet amour est un trésor pour toute la communauté. La vie en commun n'empêche pas de vivre dans une certaine mesure en solitaire. L'énergie éducative qui émane de la vie de communauté protège conte les dangers de l'égoïsme et de l'introversion. Cette vie commune purifie et approfondit du même coup les grâces de la solitude qui, paradoxalement, augmentent par la charité, alors qu'en même temps la charité grandit par la solitude. La relation entre la solitude et la charité dans l'âme du moine constitue une vertu tout à fait propre au monachisme. Déjà, au IVème siècle, un grand personnage du monachisme, Evagre, disait : "Est moine celui qui est séparé de tout et uni à tous". Séparé du monde, le moine découvre en chacun des hommes, ses frères, le problème qui lui est le plus profond, le plus intime ; il vit en communication vivante avec les aspirations essentielles placées par Dieu comme des semences dans le cœur de sa créature. La raison d'être du moine s'identifie à la raison d'être de chaque homme. La vocation monastique est donc bâtie sur une contradiction apparente. Plus le moine aime Dieu, plus il est uni aux hommes ses frères d'une façon silencieuse et cachée. La pureté de l'amour qui l'attire dans la solitude avec Dieu ouvre en fait son cœur à l'amour et à la compréhension des hommes, ses frères. Cette union avec les autres ne s'exprime pas par une conversation extérieure, par un échange de mots et d'idées. C'est par l'amour et la prière que le moine rejoint l'être secret et intérieur, son frère dans le Christ. C'est un fait étrange, qu'on ne peut expliquer par aucune logique naturelle. Ce n'est pas par une communication naturelle, ni par des expressions humaines d'affection que les moines sont unis aux autres hommes, mais par un infiniment grand et unique Amour qui procède des profondeurs de Dieu Lui-même et qui nous est donné dans la Personne du Saint-Esprit. On a souvent l'impression que les moines ne reconnaissent pas le sens et la valeur de la vie humaine et sociale. Pourtant la vérité est tout autre, comme dit Jacques Maritain : "La cité des hommes donne son plus beau fruit quand elle est couronnée par la solitude contemplative de quelques âmes pures qui, à leur tour, poussées par l'amour, intercèdent pour la multitude". Pie XI nous donne une justification des idées exprimées ci-dessus dans la Constitution apostolique bien connue "Umbratilem". Un texte de Pie XII fait ressortir avec force la même réalité : "Ce qu'on appelle la spiritualité du désert, cette forme de l'esprit contemplatif qui cherche Dieu dans le silence et le dénuement, est une impulsion profonde de l'Esprit-Saint qui ne cessera jamais aussi longtemps qu'il y aura des cœurs pour répondre à sa voix. Ce n'est pas la peur, ni le seul repentir, ni la simple prudence qui remplit les solitudes monastiques. C'est l'amour de Dieu. Quelle victoire du Tout-Puissant, quelle gloire pour le Sauveur, qu'il se trouve même au cœur des grandes cités modernes et dans les pays les plus riches, aussi bien que dans les plaines du Gange et les jungles de l'Afrique, des âmes capables de se contenter, toute leur vie durant, de louer et d'adorer, qui se consacrent volontairement à l'action de grâces et à l'intercession, qui s'offrent librement comme intercesseurs pour le genre humain devant Dieu, comme protecteurs et comme avocats de leurs frères devant le Père des cieux" (25 avril 1958). De tout ce que nous avons dit découle une conséquence importante : le moine ne doit pas s'engager dans des travaux qui ne conviennent pas à son état, sous le prétexte d'aider d'autres frères et de leur être solidaires. Bien qu'on ne puisse pas nier la nécessité historique, les moines ont l'obligation, pour conserver l'idéal monastique, de vivre éventuellement dans de petites communautés en travaillant hors de l'enceinte du monastère, plutôt que de laisser perdre leur vocation lorsqu'un régime hostile décrète leur dispersion. Mais tout ce qui va suivre est obligatoire aussi pour eux, même dans la situation déchirante où ils se trouvent. Les moines doivent chercher à approfondir toujours plus leur vocation silencieuse et solitaire. Leur prière et leur renoncement constituent la contribution la plus effective à l'apostolat de l'Église. Leur amour silencieux et leur adoration de Dieu sont une puissante force d'intercession. Ces principes essentiels demeurent immuables, quelque grands que puissent être les changements dus aux variations de temps et de lieux, même à l'heure actuelle avec le renouveau de la vie religieuse. Tout renouveau monastique doit garder ces principes bien en vue. Les innovations n'y ont pas leur place, elles risqueraient d'abroger l'idéal monastique ; ce ne serait pas une réforme mais bien une déformation. Actuellement, bien des gens qui sont entrés dans un monastère et y ont fait des vœux., se laissent influencer par des idéaux propres à d'autres formes de vie religieuse. Certains moines aujourd'hui en viennent à considérer le renouveau de la vie monastique en des termes qui ne conviennent qu'aux Ordres actifs dans l'Église. Au contraire le renouveau monastique est à envisager à la lumière de la vraie nature du monachisme lui-même. Les moines ne peuvent contribuer à l'apostolat de l'Église qu'en étant fidèles à leur vocation propre et spécifique de prière, de renoncement et de solitude. Si les contemplatifs ne sont pas là séparés du monde dans une atmosphère de solitude et de silence pour prier et adorer Dieu, pour assurer l'esprit de prière, pour sacrifier totalement leur vie à Dieu, pour rendre leur vie d'amour de Dieu toujours plus fervente et ardente, un élément essentiel de la vie de l'Église fera défaut, et l'apostolat en souffrira gravement. La prière silencieuse, avec le culte liturgique solennel tel que l'offrent les communautés monastiques, sont absolument nécessaires au bien de l'Église tout entière. La contribution la plus efficace que les ordres monastiques puissent apporter à l'apostolat actif de l'Église est d'être totalement ce qu'ils sont destinés à être. Nous pouvons affirmer que l'une des fonctions de la vie monastique est de montrer, ou au moins de suggérer, ce à quoi tend toute vie chrétienne : le but ultime d'union à Dieu dans l'amour. une communauté silencieuse et détachée du monde qui prie et glorifie Dieu peut prouver qu'il est possible à un être humain de vivre heureux et en paix alors qu'il est plus ou moins complètement séparé du monde, qu'il ne tient pas compte de ses soucis superficiels, de ses plaisirs éphémères et de ses modes, mais qu'il prie avec fidélité pour les besoins profonds et parfois tragiques de ce monde alors qu'il n'est pas lui-même par eux concerné. En outre les moines considèrent avec inquiétude le monde qui court follement à sa destruction. Devant ce danger qui va en croissant, ils ont une responsabilité profonde. pour qu'ils puissent porter cette responsabilité, il leur est nécessaire d'avoir également une nette conscience du bien. Il y a réellement du bien dans le monde ; le monde est une création de Dieu ; de plus l'homme est fait à l'image de Dieu, et appelé par Lui à la lumière de la vérité et à l'union avec Lui dans l'amour. c'est une possibilité réelle, parce qu'il y a encore du bien dans les âmes des hommes. Cette conscience profonde du bien donne aux moines de voir clairement où se trouve le bien et qu'elle est sa valeur. Ils comprennent ainsi que cela vaut la peine de lutter et de sacrifier leur vie. Ils voient aussi que la valeur du bien et de la vérité est si grande- non d'une mesure matérielle, mais d'une richesse intérieure- qu'elle peut surmonter les maux physiques, historiques et sociaux, si grands soient-ils. Abraham, pleinement conscient de l'iniquité de Sodome, et sachant que les cités de la plaine étaient sur le point d'être détruites, engagea- et c'est assez étrange- une lutte spirituelle avec l'ange de Dieu, s'efforçant d'obtenir le salut de ces villes. Il ne demandait pas à Dieu d'ignorer ou simplement de tolérer le mal, qui est inadmissible. Il mettait la valeur de quelques justes en balance avec la méchanceté d'un grand nombre. Et Dieu s'est montré disposé à préférer le bien de quelques uns au mal de beaucoup. Mais... les quelques justes manquaient... Les moines offrent leur vie à Dieu avec la conscience du bien, et aussi la conscience du mal, parce que méconnaître simplement l'existence du mal serait un faux optimisme. Cependant ils s'engagent au service du bien en criant à Dieu : "Aie pitié, Seigneur, aie pitié du monde !" c'est un optimisme véritable, chrétien, évangélique. C'est la perspective de l'expérience chrétienne qui croit en son âme et conscience qu'on peut l'emporter sur le mal, que l'iniquité même du monde entier peut être rachetée par la bonté et la justice d'un petit nombre, par le sacrifice de quelques uns, parce que la valeur n'en est pas limitée à ce petit nombre. Mais à cette conscience et cet optimisme il faut mettre le prix. Les âmes monastiques construisent un monde tout autre que celui que nous voyons. On peut y trouver paix et détachement. On ne les expérimente ni comme béatifiant ni comme amers. Ils sont plutôt paisibles, patients et en un certain sens non engagés. Ce vrai détachement apporte le bonheur à toutes les âmes qui le pratiquent. La paix venant du renoncement est, en soi, à la fois ordinaire et hors de portée de la sensibilité. Pour la connaître, il faut renoncer à toute tentative de l'évaluer et de la peser. Ce sera évident dans la mesure ou nous oublierons nos propres désirs et chercherons à plaire non à nous-mêmes, mais à Dieu. Les moines n'essayent pas de se bâtir une existence heureuse en elle-même. Leur communauté se caractérise par la paix, l'ordre, la vertu et la bonté. Mais on y trouve aussi le sacrifice tout au long de la vie. Abraham était obéissant. Le Christ aussi fut obéissant jusqu'à la mort (Ph. 2,8). Il est également demandé au moine de compléter sa renonciation au monde par une autre beaucoup plus difficile, celle de son propre moi. Cela ne veut pas dire que sa vie est une tragédie ; celui qui veut faire une tragédie de tout ce qui lui arrive ne peut rester longtemps au monastère. Un tel homme attache toujours à lui-même la plus haute importance. Au contraire les moines n'attachent pas d'importance à eux-mêmes. Ils se donnent totalement à Dieu, ils Lui donnent tout par les vœux monastiques et spécialement par l'obéissance. La renonciation à la volonté propre fait que les moines mènent une vie difficile, mais qui devient, pour la plupart d'entre eux, limpide et inappréciable. Dieu peut prendre en main cette vie, et ainsi elle deviendra félicité intérieure, mais elle peut aussi souffrir de la tribulation intérieure. C'est là l'authentique pierre de touche du moine. Sa vie peut être silencieuse et paisible au dedans et au dehors. De temps à autre il plaît à Dieu d'éprouver l'âme, l'âme brûle alors d'un feu et se torture ; ses efforts pour sortir de cette situation restent sans résultats ; tout ce qui était beau et encourageant semble perdu. De telles épreuves peuvent durer des années, et l'âme elle-même, pas plus que ceux qui vivent avec elle, ne trouve de soulagement ; quelquefois cette situation peut durer jusqu'à la mort. C'est bien souvent le prix de la réussite spirituelle qu'il faut payer sur la terre. Dans la vie monastique on doit être toujours prêt à donner à Dieu ce qu'Il demande, et à donner simplement ce qu'Il veut et quand Il veut. Voilà le but de la vie monastique. Mais Dieu est miséricordieux. Il est le Père, l'Époux, et l'Amour de toutes les âmes qui se donnent à Lui. Il est notre espoir.
L'homme moderne se plaint d'être écrasé par la technique et les structures inhumaines d'un monde sans âme, et se trouve en plein désarroi religieux ou moral ; il a faim et soif de Dieu. Qui lui rendra le goût de la prière et la certitude, fondement de sa vie ? Il est frappant de constater combien de jeunes viennent frapper aux portes des monastères pour y chercher ce qu'ils ne trouvent pas ailleurs : la paix, le silence, la vraie liberté d'une volonté qui se soumet à la loi divine, le chemin de la prière, la beauté d'une vie consacrée à la louange gratuite de Dieu. Ne serait-ce pas que le témoignage de la vie des contemplatifs port, à son insu, beaucoup plus loin qu'on ne le croit communément ? La parole est dévaluée par l'abus des mass-médias, les écrits n'ont guère plus de poids. Alors que le spectacle d'une communauté unie et fraternelle, qui trouve sa joie et sa raison d'être dans la pratique de l'Évangile et la louange de Dieu, constitue une prédication silencieuse plus éloquente que bien des discours. Elle est comme "un signe et un indice de la présence de Dieu parmi les hommes" (S.S. Paul VI aux abbés bénédictins, 30 septembre 1966) cette force d'apostolat appelle les moines à un dépassement constant d'eux-mêmes et le Pape en souligne les exigences : "Deux conditions, à la fois naturelles et surnaturelles, si elles sont réalisées, confèrent à votre vie claustrale une force singulière d'irradiation, comme irradie la musique, le parfum. Ces conditions, les voici. La première consiste dans la pureté et la beauté qui doivent caractériser votre comportement de cloîtrées selon un style propre : et cela non pas à l'extérieur seulement, mais tout autant à l'intime de chacune d'entre vous , et à l'intérieur de vos communautés. Dans votre vie tout doit être limpide, sincère, simple et beau, au point de constituer une sorte de secret. Votre vie doit recevoir son style du silence, du recueillement, de la ferveur, de l'amour, et plus encore, du mystère de grâce auquel vous êtes vouées. Beauté spirituelle, sage ascétisme, art, voilà ce qui doit transparaître en tous les actes de la journée en raison de votre consécration à la contemplation. S'il en est ainsi, sachez que les murs de vos maisons deviennent de cristal : à travers eux, une émanation de paix, de joie, de sainteté se répand autour des monastères ; et l'essoufflement, la clameur, le remords, la colère...dont le monde les encercle, ne peuvent pas n'en pas ressentir la consolation... ne voyez-vous pas qu'aux grilles de vos clôtures, des âmes en recherche et des âmes en peine vous demandent le réconfort de votre paix mystérieuse ?" (S.S. Paul VI aux abbesses bénédictines d'Italie, 28 octobre 1966). Si l'Église veille avec tant de sollicitude sur la vie contemplative, c'est qu'elle voit en elle d'une certaine manière "La plus haute expression d'elle-même" (S.S. Paul VI aux moniales Camaldules, 23 mars 1966). La mission des contemplatifs dans l'Église dépasse infiniment leur existence individuelle. Leur prière incessante s'adresse à Dieu au nom de tout le corps mystique. Elle porte en elle les souffrances, les aspirations, l'espérance du monde entier et s'unit à la prière éternelle que le Christ présente sans cesse à son Père. "les âmes vraiment contemplatives sont le ressort caché et le moteur qui donne l'impulsion sur terre à tout ce qui est la gloire de Dieu, le règne de son Fils et l'accomplissement parfait de la divine volonté." (Mme Cécile Bruyère). La vie monastique sera d'autant plus missionnaire qu'elle portera davantage ses regards et ses efforts vers Dieu seul. Les moines savent que par l'exemple, la prière et le renoncement, leur vie est pleinement apostolique. Loin de se replier étroitement sur eux-mêmes entre les murs du monastère, ils "recueillent le monde entier au creux de leur amour" (Aelred de Rielvaux à sa sœur recluse) "et élargissent leur esprit et leur cœur aux dimensions de l'œuvre rédemptrice du Christ qui se prolonge dans l'Église" (Pie XII, Radio Message aux religieux contemplatifs, 2 août 1958). Voilà le monde monastique dans ses dimensions incommensurables et ses perspectives. |
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