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Romano Guardini La morale au-delà des interdits Quel est le sens de cette vertu ? On peut la décrire comme une force qui triomphe du temps, c'est-à-dire du changement et de la fugacité — non pas semblable à la dureté de la pierre, dans une rigide fixité, mais vivante, grandissant et créant. Essayons d'en regarder l'image. Deux personnes se rencontrent, se sont éprises l'une de l'autre et décident de se marier. Ce qui, au début, soutient cette union, c'est le désir que chaque vitalité a de l'autre, les sentiments de sympathie, les expériences communes, l'harmonie dans les rapports avec la nature et les hommes, les mêmes préférences, les mêmes penchants, etc. Ces sentiments paraissent d'abord se porter garants de leur durée pour toute la vie, mais ils s'affaiblissent facilement, des divergences se manifestent comme il s'en trouve toujours entre personnes différentes — c'est alors le temps de la vraie fidélité ; chacun des deux doit en prendre conscience : II, elle a confiance en moi. Nous nous sommes engagés dans une union qui détermine notre vie. Ce qui la maintient doit être ce que nous avons de meilleur, le centre de notre vie humaine, la personne et la confiance que l'on peut avoir en elle. Alors on commence à se dominer, à rester attaché à l'autre et à le garder pour soi, non par désir de possession et de domination, mais pour maintenir la vie qui repose sur ce lien et lui permettre un épanouissement fécond, pour se sentir responsable de l'autre, sans lui prescrire comment il doit être, mais en lui accordant la liberté d!être celui qu'il est en soi, en l'aidant à devenir celui qu'il doit être selon sa propre nature, en recommençant sans cesse à l'accepter et à lui rester attaché. Il faut penser aussi à ceci : Quand deux êtres humains se rapprochent, chacun a des dispositions déterminées. Or « vivre », c'est pour un être humain grandir, et, par là, se modifier. Certaines particularités apparaissent pendant son enfance, certaines quand il mûrit, d'autres seulement plus tard. II peut se faire alors qu'un jour l'un des deux, bouleversé, dise à l'autre : Je ne te reconnais plus ! Tu n'étais pas ainsi lorsque j'ai commencé à t'aimer. Il peut arriver qu'il se sente abandonné, voire trompé, comme si l'autre s'était dissimulé, alors qu'en réalité, seule l'évolution de la vie a mis en lumière ces nouveaux aspects. Ici encore, c'est le temps de la fidélité qui doit triompher de ce changement et durer. Non pas dans la raideur et la contrainte, mais de telle sorte que l'un soit l'objet d'un accueil toujours nouveau de la part de l'autre qui s'adaptera sans cesse à lui. Tout cela peut devenir difficile et, dans certaines circonstances, très difficile ; le sentiment déçu peut se révolter, mais dans la mesure où elle s'exerce, cette fidélité croît en profondeur et crée ce qui, en réalité, constitue le mariage.
Le courage consiste à accepter sa propre existence — nous en avons déjà parlé dans de précédentes méditations. Cette existence est tissée de bon et de mauvais, de joies et de souffrances, de choses qui nous secourent et nous portent, et d'autres qui entravent et pèsent. Le courage consiste à ne pas rechercher ce qui plaît ou est facile, mais à accepter l'ensemble tel qu'il est, ayant confiance qu'on se trouve en présence d'un dessein divin. Tout être humain recèle en soi ce quelque chose de mystérieux que l'on peut nommer la structure de son être. Elle signifie que les dispositions naturelles ne sont -pas jetées là comme un chaos, mais constituent un tout, un ensemble cohérent, bien précis, qui porte, mais qui exige aussi. Un élément est un soutien pour l'autre, de même que chacun inclut son propre danger et pèse sur les autres. L'homme apporte cette structure en entrant dans la vie, elle détermine ce qu'il est et ce dont il est capable, les éléments favorables et défavorables, en un mot « lui ». Le courage consiste à accepter telle qu'elle est cette image fondamentale de son existence, à ne pas faire une sélection et à ne rien rejeter. On ne peut pas, par exemple, avoir un cœur très sensible et ressentir la joie, mais non la douleur, car les deux éléments sont en rapport. Pouvoir sentir est un don merveilleux : il offre les grandes choses, les beautés du monde, la profondeur des rencontres, les tensions de la lutte, le bonheur d'accomplir son œuvre. Mais le même sentiment fait que l'homme est affecté par ce qui est pénible : les souffrances de la privation, la détresse des conflits humains, la stérilité du travail. On ne peut pas avoir l'un sans l'autre. Ainsi, le courage initial consiste à s'accepter tel qu'on est, à accepter avec la capacité de sentir dont est doué son cœur, la douleur qu'elle apporte, comme les délices qu'elle offre. Cela ne veut pas dire qu'il faille trouver tout beau et bon, certes non, mais d'abord il faut accepter et, partant de là, voir ce que l'on peut modifier, majorer, adoucir, corriger.Il existe encore un autre courage dont il faut dire aussi un mot : celui de tout risquer selon la volonté de Dieu. Chacun entend un jour, d'une quelconque manière, l'appel de Dieu qui décide de sa vie. Il peut avoir des significations très différentes. Par exemple, il concerne la profession. Que de choses dépendent du choix que l'on fait de la tâche de sa vie dont le plus intime de l'être dit : C'est là ta place, c'est là que tu es « appelé » ; ou bien on en préfère une autre qui promet plus d'argent, un succès plus facile, une plus grande considération. Il existe aussi des décisions moindres. Au fond, tout avertissement de la conscience est un appel de Dieu. Car le bien n'est pas simplement ce qui est utile, ou donne à la vie plus d'intensité, ou fait progresser la culture, mais la sainteté de Dieu qui presse l'homme de l'accueillir dans sa vie et qui s'incarne chaque fois dans ce qui est moralement exigé. Toute situation est un tel appel, car elle s'adresse à nous et dit : Fais cela.... ne fais pas cela ! Sans cesse nous devons choisir entre courir un risque au nom de la vérité, ou mentir ; rechercher l'honnêteté, ou l'avantage ; rester purs, ou nous laisser souiller ; être moralement nobles, ou glisser dans la bassesse. Chaque fois Dieu appelle.
Un homme bon est celui qui est foncièrement bien disposé à l'égard de la vie. La véritable bonté laisse le champ ouvert, le libre mouvement à la vie ; bien plus, elle le lui donne, le lui crée, car c'est là seulement que la vie prospère. La bonté pardonne parce qu'elle est magnanime, se montre libérale envers autrui, parce qu'elle a confiance et laisse sans cesse la vie recommencer. La bonté permet de faire abstraction de soi-même, de ne pas envier à d'autres ce dont on est privé, peut-être même se réjouir avec eux, et ainsi de suite. Chaque fois que la bonté rencontre la vie, son premier mouvement n'est pas de se méfier et de critiquer, mais d'apprécier, de trouver bon, d'aider au développement. Comme la vie — cette vie humaine si vulnérable — a besoin d'une telle disposition ! La bonté renferme aussi une force d'autant plus qu'elle est plus pure, et la bonté parfaite est inépuisable. La vie est remplie de souffrance ; quand un être est bien disposé à son égard, la souffrance le touche et exige d'être ressentie, ce qui coûte un effort ; d'être comprise, ce qui fatigue. Elle réclame de l'aide, or l'aide réelle n'est efficace que si elle est apportée par celui qui la comprend, qui comprend précisément cette souffrance-là, qui trouve les mots nécessaires ici et voit ce qu'il faut faire pour l'apaiser. La vraie bonté réclame la patience. Sans cesse la souffrance se renouvelle et veut être comprise ; sans cesse les fautes des autres deviennent sensibles et intolérables précisément du fait qu'on les connaît par cœur. Sans cesse la bonté doit se rendre accessible et se tourner vers elles. Et la bonté s'accompagne encore d'un autre élément dont on parle rarement : l'humour. Il aide à supporter plus facilement, et même nulle réussite n'est possible sans lui. Celui qui ne regarde l'homme qu'avec sérieux, du point de vue moral ou pédagogique, ne peut à la longue le supporter. Il doit avoir un œil ouvert sur l'étrangeté de l'existence. Tout ce qui est humain a en soi quelque chose de comique aussi ; plus quelqu'un se donne de grands airs, plus ce comique est intense. Or l'humour signifie que l'on prend sans doute l'être humain au sérieux, que l'on se préoccupe de lui — mais soudain on constate à quel point il est étrange et on rit, ne serait-ce qu'intérieurement.
Le monde n'est pas « nature », mais « œuvre », œuvre de Dieu. Il est parce que Dieu l'a pensé, parce que, par un mystère de sa liberté pleine d'amour, il veut qu'il soit. Il est par conséquent un don constant que Dieu nous accorde. Le fait que je suis est aussi un don constant que Dieu m'accorde, le fait que je suis et tel que je suis, que je peux respirer et sentir et travailler — tout cela ne va absolument pas de soi, mais est digne d'un étonnement adorant. Le savoir fait partie de la prise de conscience fondamentale de l'homme. Se recevoir sans cesse de la main de Dieu, et donc l'en remercier, fait partie de l'attitude essentielle de l'homme — de l'homme réel qui se situe dans son être authentique. Il serait tout à fait possible que je ne sois pas, tout à fait possible aussi que le monde ne soit pas. Il ne manquerait alors rien d'essentiel : « seulement moi », « seulement le monde », car Dieu « suffit ». Peut-être est-ce l'acte fondamental de toute piété de savoir et d'être d'accord et de confesser : « Tu es Dieu. Et tu suffis. Mais tu as voulu que je sois. Je t'en remercie/ » C'est une prière qui remet sans cesse l'homme dans sa juste situation. Essayons, peut-être le matin lorsque nous nous sentons dispos après nous être bien reposés ; lorsque nous nous recevons de nouveau, en quelque sorte, après l'éloignement du sommeil : « Seigneur, tu as voulu que je sois, quel bienfait ! Je te rends grâce de pouvoir être ! » Alors les évidences trompeuses s'évaporent, les mécanismes du concept de nature, les prétentions et la fierté de la culture s'effondrent. Tout s'anime entre Dieu et moi et les choses prennent leur juste place. Ensuite, dans le courant de la journée, elles sont de nouveau recouvertes par le tourbillon du vouloir et de l'événement, mais elles étaient là ce matin, elles seront encore là demain matin pour rétablir sans cesse l'existence dans son ordre. Le Christ a-t-il remercié ? Lorsqu'il était assis près du puits, en Samarie, et demanda à la femme de lui donner à boire, qu'elle puisa l'eau et lui tendit le vase, il a certainement remercié ! Ou quand, à Béthanie, Lazare, Marie et Marthe l'entouraient de prévenances, il l'a fait également dans sa grâce et sa puissance. En Jésus, le remerciement était à la fois impuissance et puissance. Il avait besoin de tout car il était devenu l'un de nous qui, malgré toute notre présomption, avons besoin des dons de l'existence de notre premier souffle au dernier. Mais il a répondu en regardant dans les yeux celui qui lui voulait du bien et en touchant son cœur. Qui mesure ce qui, de là, retournait à Dieu même ? Qui sait — s'il nous est permis d'user de telles paroles — ce que Dieu éprouve lorsque non seulement nous remplissons des « devoirs » envers lui, mais nous lui donnons notre amour ? Quand, en face de lui, notre petitesse essaie d'être généreuse? Il y a alors en Dieu quelque chose que nous pouvons bien désigner de loin par ce terme : être reconnaissant, mais brièvement, car le mystère l'engloutit. Cependant, il nous montrera un jour comment il a accueilli notre don, et cela fera partie de notre béatitude.
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